Cléa Vincent – Ici et maintenant (entretien)

Les raisons qui nous poussent à aimer tel ou tel artiste sont à la fois souterraines et comme à vif. Je n’ai pas de frontières dans ce territoire-là. Il est libre et complexe à la fois, exprimant toutes les dimensions de ce que l’on est. Alors Cléa Vincent, en résumé et avant de développer, clairement, je ne m’y attendais pas !

Cléa cite Rhomer ou Truffaut. Fidèle en amitié professionnelle, elle a fait ses premiers pas sur scène au Pop’in, un bar au 105 rue Amelot, méli-mélo de mots lady et mélodie. La jeune femme décolorera par la suite un univers suranné et moderne à la fois, dans cette grande qualité qu’est la coïncidence des opposés. Elle organise des soirées « Année[1] » qui repartent en musique dans les années choisies avec un groupe formé pour l’occasion. Elle anime également une émission de télé « Sooo Pop ».

Son album, « Nuit sans Sommeil » elle l’a construit comme une histoire du coucher au lever du soleil et dans laquelle la nuit est une femme qui redevient elle-même.

Quand elle chante, on peut entendre Cléa Vincent sourire.

L’artiste à la mélancolie joyeuse, encore deux opposés qui se rencontrent. Ainsi la nuit est femme et « ceux que nous sommes se rechargent à l’énergie solaire ». Emotionnelle bien plus que sentimentale, la jeune femme conduit sa vie au gré des vents et des odeurs tout en restant fidèle au terreau qui l’a vu pousser. En 2014 elle se produit à Paris au « 3 baudets », boulevard de Clichy. Elle y fera une cinquantaine de concerts ainsi qu’un spectacle en compagnie de Carmen Maria Vega et Zaza Fournier : « Les Garçons ».

« Tu seras beaucoup plus heureuse sans moi….je te quitte parce que je t’aime…..j’te quitte parce que je suis amoureux de ta mère ! »

La satire de la parole amoureuse oscille, grinçante ou touchante, le ballet des relations amoureuses se danse autant qu’il dépoussière le sujet qui trouve là un traitement singulier.


Entretien avec Cléa Vincent

VK : Quels souvenirs marquants gardes-tu de ton apprentissage de la musique (classique, puis quand tu as commencé à faire de la pop) ?

Cléa Vincent : A l’âge de dix ans environ, j’étais au conservatoire classique de Bourg la Reine, et comme je n’étais pas très scolaire, mes parents avaient embauché une étudiante pour me faire bosser mes partitions. Un jour, cette jeune fille super, a eu la bonne idée de m’apprendre « Let It Be » des Beatles entre deux menuets…J’ai alors découvert tel Christophe Colomb l’Amérique, une grille d’accord pop sur laquelle j’ai instinctivement commencé à improviser…. Mes premiers pas dans la pop sont sur un morceau des Beatles …

VK : La musique que tu fais contient aussi des messages politiques (ex « C’est un garçon »), du coup qu’est-ce que c’est qu’être une femme à notre époque dans notre société ?

CV : Mon féminisme s’exprime dans le courage que j’ai d’entreprendre. Ne pas seulement me pointer comme « chanteuse, pianiste » mais avoir une vision plus globale, construire une carrière comme on construit un château fort, pierre après pierre. Travail rude et à la fois hyper intéressant. Plus il y aura de femmes chef d’entreprise, plus tout le monde sera bien obligé de s’aligner !

« La musique permet d’embellir un texte… Le texte sera le corps nu, la musique les habits … »

VK : Tu utilises la musique et les mots, comment travailles-tu les deux ? Ça part des mots vers la musique, inversement, ou autrement ?

CV : C’est assez variable. L’étincelle d’un morceau peut être une super suite d’accords sur lesquels on chante un texte qu’on écrit au même moment dans une forme abstraite ! Parfois on a un « à capella » en marchant dans la rue, qu’on enregistre sur l’iPhone ! Parfois un « lalala » sur une instrumentale déjà bien avancée… La magie de la musique c’est qu’il n’y a pas de recettes …. C’est au feeling… Le plus important c’est de vivre les choses, de parler aux gens… La réflexion, la discussion déclenchent souvent des chansons.

VK : Qu’est-ce que la musique permet d’exprimer que les mots seuls ne peuvent pas dire ?

CV : La musique permet d’embellir un texte… Le texte sera le corps nu, la musique, les habits …

VK : Qu’est-ce que la sensualité en musique ? La place du corps est-elle une question fondamentale  au développement d’une culture ?

CV : J’aime beaucoup quand les gens dansent à mes concerts… et quand je les vois partir dans la musique les yeux fermés. En effet, il y a une grande sensualité qui se dégage à ce moment-là … une joie mêlée au corps… c’est beau !

VK : Comment s’est construite ta sensualité ? Quelles sont les grandes lacunes que notre société possède sur ce sujet ?

CV : Je ne suis pas hyper consciente de ce sujet … je sens bien que la musique touche aux sens, mais c’est super mystérieux à vrai dire …. Je trouve ça même un peu mystique parfois … Je me pose des questions : pourquoi je suis sur scène ? Pourquoi moi, ma vocation c’est la musique… pourquoi ce chemin ?

« Mon point d’appui c’est l’amour ! »

VK : Chopin écrivait ses nocturnes, de quoi sont faits les tiens ?

CV : Les nuits ne sont pas les mêmes selon les phases de la vie… en période de grande transition je dors peu, quand je suis heureuse et calme, je dors beaucoup… je ne compose pas la nuit. J’ai besoin de lumière pour avoir des idées…

« La mélancolie est un sentiment assez désagréable qui est néanmoins moteur »

VK : « Donnez-moi un point d’appui et je soulève le monde » est une phrase que l’on attribue à Archimède, quel serait ton point d’appui (en dehors de la musique !) ? Pour quelles raisons soulèverais-tu le monde?

CV : Mon point d’appui c’est l’amour ! L’amour de la vie… Tu me mets un café entre les mains avec un bon copain/copine au comptoir et j’ai l’impression d’être au paradis … je pense qu’il en faut peu pour être heureux si on se libère au maximum de la toxicité… bien sûr on ne peut pas vivre sans contraintes, mais si il y a l’amour, on soulève des montagnes…

VK : Pour toi qu’est-ce que la mélancolie ?

CV : La mélancolie est un sentiment assez désagréable qui est néanmoins moteur … J’écris beaucoup de chanson sous mélancolie ahah ! C’est comme un vertige affectif qui nécessite de s’accrocher à quelque chose, chez moi c’est la musique qui me fait remonter à la surface !

« Je trouve cette période pas hyper inspirante… on manque cruellement d’interactions. »

« Au lit avec des croissants et du café en écoutant du jazz ! »

VK : Aujourd’hui que le monde est en crise, comment vas-tu construire ta place d’artiste ?

CV : Je ne me suis jamais reposée sur mes acquis ! J’ai l’habitude de dealer avec la conjoncture, avec plus ou moins de succès[2]… ça ne me fait pas peur, au contraire, ce sont des défis ! On a besoin de défis pour se sentir en vie ! Comme tous mes concerts ont été annulés, j’ai décidé d’aller jouer chez les particuliers en imposant un nombre limité de public (20 max). Je fais dix dates comme ça en Septembre avec ma copine Laure Briard. Double plateau en salon ! On va gagner peu de sous mais ça va mettre de l’eau au moulin ! Important dans mon métier : les vases communicants. Kim qui est un artiste que j’admire beaucoup, m’avait dit un jour, quand tu fais une date, il faut toujours repartir avec ton cachet plus un nouveau plan !

C’est une règle géniale !

VK : Quels sont tes projets à court et à plus long terme ?

CV : Je viens de sortir Tropicléa 2 que je défends sur scène aujourd’hui mêlé des morceaux de mes anciens albums … et je compose le 3ème tant bien que mal car je trouve cette période pas hyper inspirante… on manque cruellement d’interactions.

VK : C’est la dernière semaine de l’humanité. Un météore va percuter la planète et nous allons tous y rester. Comment passes-tu ta semaine ?

CV : Au lit avec des croissants et du café en écoutant du jazz ! Hahaha !

VK : Pour finir peux-tu me citer une chanson (pas de toi) que tu choisirais pour partir en guerre, pour faire l’amour, pour danser comme une folle, pour chanter à plein poumon, pour méditer et pour rêver.

CV : Pour tout ça à la fois ? Je dirais « Dreams » de Fleetwood Mac, elle passe partout !

VK : Le mot de la fin ? Le mot de la faim ? Le mot de la feinte ?

CV : Merci pour cet itw ! 💛💛💛👍😎

Pour aller plus loin :

https://cleavincent.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/cleavincentmusic

Passage de Cléa Vincent dans le Quotidien de Yann Barthes

Crédit photo : © 2020 FashionNetwork.com


 

 

 

 


[1] Des chansons d’une année choisie.

[2] Ça c’est de la positivité, car ça reste perçu comme des succès !

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A propos de Vasken Koutoudjian

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