Les génériques à rallonge de la quasi-totalité des longs métrages, et plus particulièrement dans le cas des blockbusters, le prouvent constamment : un film n’est pas que le fait d’un réalisateur, de quelques acteurs et un chef opérateur, aussi talentueux soient-ils. Oeuvrent également, sans qu’on en ait véritablement conscience à l’instant T de la vision de l’oeuvre, une multitude d’ouvriers du cinéma, appartenant à de nombreux corps de métiers de l’artisanat et du spectacle sans lesquels vous ne pourriez voir les films qui vous font rire, pleurer, réfléchir, frissonner d’aise et/ou d’angoisse. The Fall Guy, nouveau tour de grand huit réalisé par David Leitch, cinéaste prenant de plus en plus d’envergure au sein de l’industrie hollywoodienne de l’entertainment depuis le succès public et artistique de son précédent film (Bullet Train, 2022), accepte la mission, outre celle de divertir, de mettre en lumière ces travailleurs de l’ombre par le biais de son personnage principal de cascadeur, Colt Seavers, interprété par un excellent Ryan Gosling. Adaptation filmique de l’ancestrale série L’Homme qui tombe à pic qui avait égayé l’enfance et l’adolescence télévisuelles de celles et ceux gravitant aujourd’hui autour de la quarantaine d’années, The Fall Guy semble tout autant motivé par un opportunisme de studio recycleur faisant du neuf contemporain (voire ultra-théorique) avec de la vieille image analogique comme un décorateur d’intérieur créerait des meubles design en récupérant des pallettes obsolètes dans les arrière-boutiques de grands magasins que par la volonté de Leitch de prouver qu’il sait encore d’où il vient, lui-même ancien cascadeur (entre autres sur la saga John Wick) devenu l’un des nababs actuels de l’industrie hollywoodienne. Ou quand la stratégie du tiroir-caisse se double d’une humilité et d’une humanité aussi touchantes qu’imprévues.

Le retour de Colt Seavers (R. Gosling) (©Universal Pictures International)

On connaissait le genre du rise and fall ; le film de David Leitch est, lui, un fall (guy) and rise. La chute est à prendre au sens littéral du terme : cascadeur sur un tournage sur lequel il s’est amouraché d’une jeune et jolie cadreuse aux ambitions de réalisatrice, Jody (Emily Blunt), Colt tombe plusieurs dizaines de mètres de haut et se brise physiquement. A la chute physique s’ajoute alors une chute sociale : ne travaillant plus, s’isolant du monde, troquant son métier de casse-cou artistique pour une place de voiturier de boîte de nuit de luxe, Colt devient une sorte de loque, sans orgueil ni envie, ce que son horrible coiffure eighties à deux doigts de la coupe mulet, tout droit sortie du bar à routiers de Road House (Rowdy Herrington, 1989), tendrait à confirmer. Mais son ancienne complice et productrice, Gail Meyer (Hannah Waddingham), le sollicite pour qu’il rempile sur le tournage du premier film de son ex-bien-aimée. La mission sera double : en plus de ré-apprivoiser son métier de cascadeur pour Jody qui lui en veut encore d’avoir coupé tous les ponts depuis son accident, il doit retrouver l’acteur principal du film, Tom Ryder (Aaron Taylor-Johnson), duquel il était la doublure au moment de sa chute, et dont la vie dissolue et la disparition menacent le bon déroulement du tournage de cette femme à reconquérir. Mais au fur et à mesure de ses recherches, de cadavre conservé dans la glace en assaut assuré par des hommes un peu trop patibulaires, Colt se rend compte qu’il y a quelque chose de pourri au royaume d’Hollywood…

Reconquérir un métier et un amour (E. Blunt) (©Universal Pictures International)

Au niveau de son récit, The Fall Guy ne brille pas par son originalité ; cependant, si la trajectoire des personnages est plutôt attendue (Colt qui chute, se relève et revient plus fort : progression classique de l’action man moderne), les étapes de ladite trajectoire parviennent souvent à être surprenantes, cette dernière rythmée par des scènes d’action originales et d’étranges ruptures de ton naviguant entre références geek très marquées (dans la continuité de ce que Leitch faisait déjà dans Bullet Train) et séquences sarcastiques parfois franchement amusantes se moquant gentiment de la masculinité supposée de la figure du héros de film d’action (vous découvrirez que la chanteuse Taylor Swift n’est pas réservée aux jeunes filles fleur bleue). De ce point de vue, provenant du système des studios, le film de David Leitch coche un peu toutes les cases consensuelles de l’époque, sans que cela ne soit fondamentalement dérangeant du fait du caractère profondément joueur de ce film qui, bien qu’habile et parfois fort intelligent, ne se prend jamais vraiment au sérieux.

Est-ce, donc, un film futile pour autant ? Non, car Leitch double son divertissement d’une réflexion pertinente sur le statut moderne, frappé par l’indécision, de l’image et de la réalité que, tour à tour, elle révèle ou dissimule. Un pan de l’intrigue se trouve entièrement conditionné par un regard théorique inattendu sur la représentation du réel qui, dans son discours, n’est pas si loin d’une logique de-palmienne, donc hitchcockienne (dans le sens : « Le cinéma, c’est le mensonge vingt-quatre fois par seconde »). Colt découvre une vidéo montrant comment est mort la personne morte qu’il avait découverte lors d’une séquence précédente dans une baignoire remplie de glace ; pour lui faire porter le chapeau de ce meurtre, ses auteurs parviennent à créer un deep fake, posant le visage de Colt/Gosling sur la tête du véritable responsable de l’acte violent, faisant du cascadeur l’ennemi public n°1 dans un monde qui le pourchasse et face auquel il devra prouver son innocence. Et The Fall Guy, sous la façade goguenarde du divertissement, de faire récit d’une question qui contamine tout le système de la représentation contemporaine : l’image, modelable, modifiable, interchangeable avec une autre, factice et permettant d’alimenter le monde tout aussi factice des réseaux sociaux, est-elle encore digne de foi ? Et Leitch de tomber dans un rapport paranoïaque à l’image, qui pose naïvement, avec légèreté, somme toute de manière divertissante une question pourtant au demeurant terrifiante : du cinéma de l’entertainment à l’information censément la plus sérieuse (le flot ininterrompu de type CNN), toute image ne devient-elle pas elle-même, par essence, une fiction ? Ce qui trouble alors est la porosité entre réel et virtuel, donc entre les acteurs et les personnages qu’ils incarnent, tous à la merci de la désincarnation provoquée par le deep fake. De façon insoupçonnée, The Fall Guy se fait observateur d’une virtualisation du monde par la prolifération de l’image-simulacre (pour paraphraser Jean Baudrillard).

Tom Ryder, vie dissolue et mise en danger (A. Taylor-Johnson) (©Universal Pictures International)

Et le film de David Leitch de sauver le monde de cette virtualisation par le recours aux anciennes recettes de l’analogique. Et quelle autre activité essentielle du cinéma (et particulièrement du cinéma d’action) que celle du métier de cascadeur, qui gagne toujours en spectaculaire en cherchant à repousser constamment les limites de la mise en danger, qui garantit le quota d’émotions fortes et de spectateurs collés à leur siège du fait qu’il n’y ait pas de manipulation de la réalité, que tout soit fait en vrai ? Le reboot de L’Homme qui tombe à pic, s’il a pu dans un premier temps laisser un peu pantois sur le papier, prend de ce point de vue tout son sens en 2024 au regard du propos de cette version cinéma de The Fall Guy : issue d’une époque révolue où l’analogique était la norme (elle a été diffusée entre 1981 et 1986), la série semble aujourd’hui exhumée pour en retirer avec nostalgie les valeurs de vérité de ce qui nous était montré, et dont la figure du cascadeur qui l’incarne est elle-même représentative. La mise en lumière de ce métier de l’ombre ne témoigne donc pas seulement de cette envie, pourtant réelle, de rendre hommage à cette corporation qui sert de locomotive au projet ; elle recèle surtout la vision d’un cinéma « à l’ancienne » sans lequel le moindre cinéma de divertissement moderne (et d’autant plus celui envahi de CGI et de numérique) n’existerait pas, et d’un métier fondé sur le réalisme des chocs et des coups sans lequel l’Histoire du cinéma serait plus mince et de nombreux films n’auraient pu être réalisés, The Fall Guy compris (comme le prouvent les chutes de tournage montés dans le générique final).

Cascadeur, métier de l’analogique (©Universal Pictures International)

Mis bout à bout, les divers éléments théoriques, esthétiques, métafilmiques et cinéphiles enrichissent le divertissement potache attendu pour en faire une comédie d’action de haute volée, populaire au meilleur sens du terme (accessible sans être démagogique). Et The Fall Guy, film aux allures bêtasses mais beaucoup plus intelligent qu’il n’en a l’air, de s’avérer être le meilleur blockbuster américain apparu dans les salles françaises depuis la sortie durant l’été dernier de Mission : Impossible – Dead Reckoning (Christopher McQuarrie, 2023).

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.