Walter Hill – « Le Bagarreur / Hard Times » (1975)

Au début des années 70, après avoir fait ses gammes à la télévision, le producteur Lawrence Gordon étend ses activités au cinéma. Il a l’idée de développer les coups d’essais de scénaristes prometteurs, désireux de passer à la réalisation. John Milius, à l’œuvre sur les scripts de L’Inspecteur Harry (Don Siegel), Jeremiah Johnson (Sidney Pollack), Juge et Hors-la-loi (John Huston), est le premier bénéficiaire de cette politique. Il met en scène Dillinger en 1973, une évocation du célèbre gangster de la Grande Dépression, qui sera couronnée de succès. Gordon signe alors un contrat avec une major, la Columbia Pictures (il officiait auparavant au sein de la société indépendante American International Pictures, AIP) et contacte Walter Hill. Ce dernier, vient de se faire remarquer pour son adaptation du roman Le Lien Conjugal de Jim Thompson, rebaptisée Guet Apens et réalisée par Sam Peckinpah. Ensemble les deux hommes s’arrêtent sur l’histoire d’un boxeur de rue, dont la transposition avait déjà débuté entre les mains de Bryan Gindoff et Bruce Hentsell. En plus de situer le récit au passé, Hill décide d’incorporer au script des éléments de Lyoyd Williams and his brother (un western qu’il avait rédigé plus tôt, qui n’avait pu être produit), tandis que le producteur lui suggère d’investir comme décor son état d’origine, la Nouvelle Orléans. En parallèle, Charles Bronson, starifié en 1973 sous la caméra de Michael Winner dans Death Wish, lassé de recevoir régulièrement le même type de propositions, cherche à se diversifier. Cette période de transition (avant une décennie 80 très imprégnée Cannon Films) agrémente sa longue filmographie de quelques pépites et réussites importantes telles que Mr. Majestyk de Richard Fleischer ou C’est arrivé entre midi et trois heures de Frank D.Gilroy, mais aussi ce Bagarreur. S’il ne constituait pas de prime abord l’option privilégiée du néo-réalisateur, davantage en quête d’un profil plus jeune (il aurait envisagé Jan-Michael Vincent), l’intérêt de Bronson pour le projet change la donne, il offre au film une visibilité inattendue. L’acteur retrouve un partenaire qu’il a côtoyé par deux fois chez John Sturges au cours des 60’s (Les Sept mercenaires et La Grande évasion), James Coburn, ainsi que son épouse Jill Ireland. Dans l’Amérique des années 30, Chaney (Charles Bronson) un chômeur taciturne assiste par hasard à un combat de boxe clandestin, à mains nues. À la recherche d’un nouveau poulain, Speed (James Coburn), manager sans scrupules, accepte de le prendre sous son aile. Violent et courageux, le combattant se révèle l’un des meilleurs, dans les bas quartiers de la Nouvelle-Orléans, ses poings ne tardent pas à valoir de l’or…

© Sidonis Calysta 2020

À la fois successeur et précurseur, Walter Hill n’aura jamais été à proprement parler un réalisateur du présent, cela dès son premier long-métrage. Porteur d’un héritage « classique », fruit de ses collaborations antérieures (Sam Peckinpah en tête) et de sa propre cinéphilie, en partie tournée vers le western, il contribue à la modernisation, à la transformation du genre. Plus précisément, il tend à inscrire ses codes dans le contemporain, définissant ainsi les contours du cinéma d’action américain mainstream. Déférence à ses maîtres et regard assumé sur ce qui l’a précédé, le cinéaste n’est pas passéiste pour autant. Les mouvements inauguraux du Bagarreur, ceux d’un train puis du héros, illustrent déjà une passionnante dichotomie. Le paysage, à ce stade temporellement indéfini, observé à l’intérieur d’un cadre large, renvoie aux grandes espaces Fordien (à l’image du début de L’Homme qui tua Liberty Valance par exemple) avant de laisser apparaître Chaney, au moyen de plans plus rapprochés. Vagabond solitaire, visage dur, taiseux, il se pose en relecture du cow-boy d’antan propulsé au XXème siècle. Individu au passé flou (sur lequel on ne revient jamais) et à l’avenir incertain, il n’existe véritablement qu’au présent. La mise en scène sèche et épurée s’accorde parfaitement avec cette dimension, faisant du personnage le moteur central de l’action, davantage que de l’intrigue en elle-même. Récit d’une parenthèse autour d’un homme de passage, étude d’un laps de temps où il peut mettre à profit ses talents de boxeur et nouer des liens éphémères. Filmé de manière attentionnée, le protagoniste bénéficie également de la prestation instinctive et naturellement habitée d’un Charles Bronson impérial. Acteur actif plus de quatre décennies cinématographiques durant, passé progressivement du western où il a longtemps interprété les figures d’indigènes (voir ses nombreux rôles d’indiens pendant les années 50 et 60) pour ensuite devenir dans l’inconscient collectif un justicier urbain violent et vengeur. Philippe Setbon, auteur en 1983 d’un ouvrage sobrement intitulé, Bronson, n’hésite pas à le désigner comme le relais entre les héros d’hier et d’après, le trait d’union entre John Wayne et Sylvester Stallone. Réflexions auxquelles on goûte sans modération, le désignant tel un bras droit de son metteur en scène à l’écran (cela en dépit des tensions qu’il pu y avoir entre les deux). Le style qu’Hill façonne à travers cette première réalisation, non sans maîtrise, entre épure et efficacité brute, ouvre la voie à des évolutions formelles dont n’hésiteront pas à se saisir certains de ses héritiers potentiels (on pense notamment à Michael Mann, filiation encore plus palpable sur le futur The Driver). Il va pourtant à contre-courant des tendances à venir lors de l’explosion du genre au cours des 80’s. Cette imperméabilité aux modes et la volonté de perpétuer les traditions classiques au sein d’une nouvelle ère, constituent les possibles lignes directrices d’une filmographie aux succès aléatoires, jouissant en contrepartie régulièrement d’une réhabilitation.

© Sidonis Calysta 2020

Contrairement à son titre français focalisant l’attention sur son protagoniste, Hard Times en version originale annonce un period movie. Ces « temps difficiles », ceux de la grande dépression, sont abordés par le prisme d’une galerie de personnages marginaux qui vivotent et profitent la crise. Le pari sportif fait office de lueur d’espoir, se développe ainsi de nouvelle aristocratie hors système, à laquelle on accède sur le seul critère financier (dans ce monde, tout s’achète). Si Walter Hill, choisit leur camp, il s’attache avant tout à observer le code d’honneur de ces individus et leur rapport aux valeurs (la loyauté notamment), au milieu d’un microcosme dérégulé. On découvre le mélange de brutalité et d’enthousiasme que peuvent susciter ces combats (séquences millimétrées et très réalistes), les rivalités existantes d’une région à l’autre ou même simplement les aléas inhérents à ces modes de vie instables, imprévisibles. Si l’on reprend l’analogie précédent avec le western, il est intéressant de constater que ceux qui, au siècle passé étaient les héros, ou tout du moins une norme, sont devenus des hors-la-loi. À l’intérieur de cet univers très viril, Chaney croise la route d’une femme esseulée à laquelle il se lie presque par hasard. Fausse histoire d’amour entre un vrai couple, où se distingue une héroïne (Jill Ireland, plutôt bien) aux aspirations d’indépendance et d’autonomie détonantes dans le contexte, face à un protagoniste baissant alors sa garde, laissant s’exprimer une facette plus sensible. Beaux instants de respirations faussement anodins. Le Bagarreur s’impose ainsi peu à peu comme la rencontre aux sommets entre un jeune cinéaste déjà en pleine possession de ses moyens et une icône qui livre l’une de ses dernières grandes compositions. Inédit en haute définition, Sidonis Calysta a eu la bonne intuition en ajoutant ce titre à son cycle consacré à Charles Bronson. Il s’agit assurément du haut du panier de la collection aux côtés du premier Death Wish. Outre une copie techniquement irréprochable (restauration 4K, format CinématoScope, montage intégral comprenant trois minutes supplémentaires), plusieurs entretiens parmi les bonus permettent d’appréhender l’œuvre dans sa globalité. L’interview du producteur Lawrence Gordon, précise et riche en anecdotes, nous replonge en détails de la genèse à la conception du projet, un document très enrichissant à mettre en perspective avec son contrechamp, une discussion avec Walter Hill centrée sur le long-métrage (un autre échange, plus général, est également disponible).

© Sidonis Calysta 2020

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A propos de Vincent Nicolet

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