A l’occasion de la sortie du Blu-Ray de L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicolas Roeg, nous vous proposons de vous replonger dans l’analyse qu’en avait fait Enrique …

En 1975, le cinéaste anglais Nicolas Roeg répare l’adaptation du roman de Walter Tevis, The Man Who Fell To Earth (1963), qui raconte le séjour sur Terre d’un extra-terrestre cherchant désespérément à ravitailler sa planète en eau. Roeg sait très vite à qui il donnera le premier rôle féminin, celui de Mary-Lou : à Candy Clark, avec qui il a une relation personnelle, et qui a été remarqué dans American Graffiti de George Lucas, en 1973. Mais pour le rôle masculin, il cherche… Il aurait pensé à Peter O’Toole et, plus sûrement, à Michael Crichton – à cause de sa grande taille et parce qu’il n’est pas un acteur de métier. Crichton est auteur de romans de science-fiction – il écrira Jurassic Park en 1990 -, scénariste et réalisateur – on lui doit, entre autres, le fameux Mondwest, avec Yul Brynner, en 1973. Finalement, Roeg a l’occasion de voir David Bowie dans le documentaire Cracked Actor tout récemment réalisé pour la BBC par Alan Yentob. Son choix est fait. Thomas Jerome Newton sera incarné par l’interprète de The Man Who Sold The World. Il a affirmé : « (…) you could immediately tell he was different from other pop stars. He seemed to change his personality every other performance » (1).

Les versions divergent quelque peu quant à la façon dont Roeg a pris connaissance de Cracked Actor, quant à la façon dont Bowie s’est imposé en son projet, suivant qu’on l’écoute, lui, Roeg, qu’on écoute le scénariste Paul Mayersberg, ou qu’on écoute le producteur exécutif Si Litvinoff. Roeg aurait pu voir une retransmission à la BBC en janvier 1976. Mais Mayersberg explique que dans sa première ébauche scénaristique, avant qu’il ne prenne connaissance de Cracked Actor, il avait utilisé des morceaux de paroles de Space Oddity (2), Life On Mars ? et Changes. Et il déclare à ce propos : « It wasn’t just the spaceman connection – it was because of the lone, melancholic figure that Bowie represented, with that uneasy ecstasy in his voice » (3). Litvinoff, qui a lancé Roeg sur le projet d’adaptation du roman de Tevis, affirme de son côté que c’est un agent de Bowie travaillant pour la société de management ICM, Maggie Abott, qui lui a conseillé d’engager la star anglaise et qui lui a donné une cassette du film de Yentob.

Zowie Bowie (alias Duncan Jones), Nicolas Roeg et David Bowie.

Zowie Bowie (alias Duncan Jones, futur réalisateur de Moon), Nicolas Roeg et David Bowie

Cracked Actor est un des plus grands documentaires sur une rock star qui aient jamais été réalisés. Plus qu’un documentaire, c’est un film-témoignage, qui accompagne de près feu Ziggy Stardust dans sa conquête des États-Unis, entre 1974 et 1975. On y voit un homme élégant mais squelettique, vivant sur le fil du rasoir – fortement dépendant de la cocaïne, hanté par des hallucinations paranoïdes. Une célébrité anglaise découvrant un pays étranger, se nourrissant de sa culture pour la régurgiter à sa sauce. Et la sauce prend : la longue tournée qui lui fait sillonner le pays entre la mi-juin et la fin novembre 1974, les disques Diamond Dogs, David Live et, surtout, Young Americans – réalisé avec de grandes pointures de la musique soul ou funk, comme le guitariste Carlos Alomar et le saxophoniste David Sanborn -, lui assurent une renommée surprenante outre-Atlantique. Le single Fame atteint le sommet des charts et éblouit même un James Brown qui en fera un pastiche avec la chanson Hot.

Nicolas Roeg rencontre Bowie à New York et obtient son accord. L’équipe qui travaille sur le projet a cependant du mal a trouver des fonds. Roeg n’est pas considéré comme une valeur assez sûre. Contactée, La Columbia Pictures aurait refusé – notamment parce qu’elle ne réussit pas à placer l’acteur maison Robert Redford. Mais les producteurs Michael Deely et Barry Spikings de la British Lion se lancent finalement dans l’aventure. Le tournage a lieu à partir de juin 1975 au Nouveau-Mexique – notamment à Albuquerque – ; en une région étouffante mais qui concentre différents types de paysage – déserts ou espace boisés, tous très beaux – en une superficie relativement réduite.
Il est contractuellement prévu que Bowie écrive la musique du film, laquelle devrait sortir sous forme de disque chez RCA, la compagnie qui finance et distribue les autres œuvres de l’artiste. En septembre 1975, des sessions ont lieu aux studios Cherokee de Los Angeles. L’arrangeur Paul Buckmaster – qui a travaillé en 1969 sur la chanson Space Oddity – y participe. Malgré des raisons parfois avancées qui concerneraient des problèmes liés au contrat d’engagement de Bowie, il semble que le réalisateur n’ait pas considéré les enregistrements présentés par l’auteur-compositeur comme pouvant servir positivement le film (4). Roeg confie le travail de mise en musique des images à John Phillips, ex-membre de The Mamas & The Papas. Phillips compose quelques morceaux, le musicien japonais Stomu Yamashta également. Et Phillips choisit également des chansons déjà existantes. Il réussit à créer un cocktail surprenant, hétéroclite mais finalement très accrocheur, de morceaux du répertoire populaire, de musiques planantes et de rythmes entraînants qui apportent une dynamique forte à des moments opportuns. Bowie réalisera son album Low – entre septembre et octobre 1976, en France et en Allemagne – en utilisant le travail qu’il avait fait pour le film. On considère généralement que l’instrumental Subterraneans en est directement issu. Low est considéré comme un album majeur dans la discographie du chanteur anglais, influencé par le Krautrock mais préfigurant à sa façon ce que sera la Cold Wave.

Le monteur Graeme Clifford a expliqué avoir, à un moment, travaillé le montage en associant les images avec la musique de Pink Floyd, Dark Side Of The Moon. Il a affirmé que l’effet était des plus saisissants, mais qu’il était bien sûr impossible aux producteurs de payer le montant exorbitant des droits d’exploitation (5). Le morceau composé par Yamashta, intitulé Memory Of Hiroshima, qui est utilisé dans la scène où Newton a enlevé sa peau humaine et est couché sur son lit, rejoint un instant par Mary-Lou, fait immanquablement penser à celle du groupe anglais.

La première anglaise de The Man Who Fell To Earth a lieu le 18 mars 1976 au Leicester Square Theatre de Londres.

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Roeg et ses collaborateurs ont donc senti que Bowie était fait pour le rôle. Ils ont tous loué les qualités du chanteur sur un plateau, devant une caméra, dans une situation où des scènes doivent parfois être rejouées à peu près à l’identique. Bowie a, lui, expliqué dans une interview de 1993 qu’il s’est donné totalement dans le film, qu’il y était lui-même. Le paradoxe étant qu’il pouvait être un autre en étant lui-même, car lui-même était un autre : « Just being me as I was was perfectly adequate for the role. I wasn’t of this earth at that particular time » (6). Il faut mentionner d’ailleurs que le créateur d’Alladin Sane est venu sur le tournage avec certains membres de son entourage. Que sa Limousine et son chauffeur personnels apparaissent dans le film – comme voiture et conducteur de Newton. Et, ainsi quele fait Éric Dahan, que certaines phrases prononcées par le personnage de fiction sont des phrases prononcées par ailleurs par Bowie ou qui concerne son existence de chanteur : « My life is not secret, but it is private », « I see bodies…of women and men » (7).

D’un autre côté, Thomas Jerome Newton a fortement déteint sur la personnalité souple et spongieuse de Bowie, sur son travail créatif. Durant le tournage, dans les longs moments d’attente et de pauses auxquels sont souvent soumis les acteurs, le chanteur peint, lit – beaucoup, comme à son habitude -, écrit ce qui est pourrait un texte à dimension autobiographique, mais qu’il ne finira pas, ne publiera pas : The Return Of The Thin White Duke. Il a raconté que, comme le lui avait annoncé Roeg, son personnage l’a habité pendant de longues semaines après la fin des prises de vues. À tel point que l’allure de Newton, sa façon de s’habiller, ont inspiré le chanteur pour le disque Station To Station, qu’il enregistre entre septembre et décembre 1975 au Cherokee Studio, et pour la tournée de promotion qui l’accompagne de février à mai 1976 – The Isolar 1976 Tour. Disque et tournée qui marquent son éloignement du Nouveau Monde et son retour sur le vieux continent, dans le costume du « Mince Duc Blanc », justement. Bowie utilisera deux images du film représentant Newton pour les pochettes de ses albums Station To Station et Low.

 


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Ce qui frappe d’emblée est le caractère extrêmement elliptique du film. Il faut un travail fort actif d’association de la part du spectateur pour (re)constituer une continuité satisfaisante. Et il faut que la narration avance, lui donnant des informations lui permettant de clarifier rétrospectivement ce qui était difficilement compréhensible, ce qui était obscur, pour que ce même spectateur comprenne que le personnage que l’on voit descendre une montagne et se rendre dans une bourgade était le passager de ce qui semble être un vaisseau spatial entré dans l’atmosphère terrestre et apparemment tombé dans un lac. Pour qu’il comprenne que ce personnage fait fortune en vendant des dizaines d’alliances en or et entre en contact avec un avocat pour lui soumettre des brevets d’invention qui pourraient, à travers leur exploitation, rapporter des millions de dollars. Le titre – le parafilmique – est là pour donner d’emblée des indications sur le fait que cet homme est probablement un extra-terrestre, et des indices suffisamment bien placés permettent de comprendre qu’il a la dimension a la dimension d’un étranger : il a le pas mal assuré, il semble découvrir et avoir peur d’objets que même des enfants connaissent bien, il n’est pas habitué à faire face aux menaces de la vie urbaine, ne supporte pas les voitures roulant trop vite et les ascenseurs. Face à une vendeuse d’âge avancé à qui il va vendre une première alliance, il cherche manifestement à se donner une contenance, à faire correspondre son apparence avec la photo sur le passeport qu’il présente. Si on est attentif, on voit même qu’il prononce son nom du bout des lèvres, au moment où la vendeuse qui contrôle son identité le prononce à voix haute… Comme s’il avait appris une leçon, comme si ce nom ne lui était pas lié naturellement ou depuis longtemps.
Le film est extrêmement lacunaire, mais il y a un souci roeghien du détail qui est étonnant et merveilleux. Il faut noter l’extraordinaire façon dont Thomas Jerome Newton boit de l’eau… En la savourant comme une liqueur rare, en croyant qu’elle pourrait s’envoler et en tentant de l’empêcher de le faire… Et on comprendra plus tard clairement pourquoi. L’eau est plus précieuse que l’or pour lui.
Très vite, on est censé également comprendre, commencer à sentir que le personnage à une vision particulière, des perceptions qui ne sont pas censées être celles de tout un chacun. Que l’on pense à ce moment où il s’allonge sur un banc devant le drugstore comme pour se reposer, et où il est filmé tête à l’envers, les yeux mi-clos et où on croit entendre ce qu’il perçoit intérieurement : un son, un sifflement synthétique et spatial. Que l’on pense au plan subjectif qui est présenté au moment où il entre dans la boutique tenue par la vieille dame : l’objectif est un grand angle et se superposent le sifflement et la musique qui s’entend alors dans la boutique. Que l’on pense à ce plan où il semble s’apercevoir que dans le tiroir que la vendeuse ouvre se trouve un pistolet… qu’il n’est pourtant pas en mesure de voir. Ses facultés dépassent celles des humains : il est notamment capable de regarder plusieurs écransde télévision en même temps. Son cerveau semble hyperdéveloppé.

L’étranger, le personnage que tout le monde trouve bizarre, et qui a un comportement effectivement singulier, l’est parce qu’il est un extra-terrestre qui a revêtu peau humaine… Mais Roeg s’amuse et place son propos dans une perspective tout à fait terrestre, évoquant le problème de l’altérité … Thomas Jerome Newton est aussi et tout simplement étranger parce qu’il a pris un passeport anglais et qu’il a un accent typique des citoyens d’Albion. Il porte d’ailleurs un vêtement typiquement british : un duffle-coat. Lorsqu’il aura besoin de prendre un pseudonyme, Newton adoptera le nom d’une région d’Angleterre : Sussex. Et David Robert Jones alias David Bowie, qui est Anglais, est des plus étranges, malgré lui et par choix – avec sa fine et pâle beauté, sa pupille dilatée – mydriase -, ses cheveux rouges « ziggy-stardustiens », sa voix fragile ! Roeg filme un « alien » glamour chez les homo sapiens du Far West, un citoyen de sa Gracieuse Majesté au pays de l’Oncle Sam, un « London Boy » tentant avec difficulté de se faire passer pour un « Young American ». Bowie qu’on sait fortement attiré par les cultures exotiques, exotiques pour les Occidentaux : notamment celle venant du pays du Soleil Levant, ce qui se voit dans le film et concerne Newton. Et il y a des clins d’oeil ironiques dans le fait de montrer la rock star refusant d’écouter un disque quand on le lui propose, ne pas savoir chanter à l’église – un hymne religieux anglais qui plus est… Ou produire de la musique qui ne fait aucun effet positif sur son auditeur – Nathan Bryce.

Par petites touches, on apprend, on déduit, on suppose que le personnage fait fortune en vendant toutes ses alliances, s’installe à New York, fonde une société spécialisée dans toutes sortes de domaines scientifiques, mais aussi artistiques, grâce à ses dons surhumains, et destinée, de par les produits révolutionnaires qu’elle propose, à prendre une dimension gigantesque, planétaire, universelle.

Thomas Jerome Newton a un secret. Pas seulement une vie privée, mais bien une vie secrète. Il a une femme et des enfants qu’il doit sauver. Il est sur terre pour les aider, et il n’est que de passage. Il est un « visiteur », comme il dit. Et il y pense, à sa famille. Il a les yeux d’abord simplement tournés vers l’horizon, vers le ciel… Et puis il semble voir concrètement ceux qu’il a laissés à des années-lumière de la Terre, ou au moins les imaginer, s’en souvenir – s’imaginer avec eux. Les siens sont représentés à travers des flash-back subjectifs – images mentales, images souvenirs – et une image-désir. Et l’on comprend que le désert, sur sa planète, a pris la place d’une flore verdoyante. Qu’il y a,  pour le héros, urgence à agir.
Roeg gratifie le spectateur de très, très beaux moments de cinéma où l’on sent la mélancolie profonde de Thomas Jerome Newton, l’espoir qui, en lui, fait petit à petit place à un désespoir – calme. Il ne faut pas manquer de dire combien la musique est importante en ces scènes où le spectateur peut contempler des paysages urbains ou naturels, la fine géographie vivante du visage de Bowie… Combien sont sublimes, essentielles, les compositions de Stomu Yamashta. Yamashta qui oscille entre la musique progressive, l’ambient, le smooth jazz.

L’Entreprise de Newton pose des problèmes économico-politiques à des sociétés concurrentes, à l’État américain. La CIA entre en action. Les projets de Newton suscitent la suspicion, l’animosité, la violence haineuse. Il est trahi par certains proches, devient un cobaye aux mains de pseudo-médecins à la solde du Pouvoir, est condamné à la réclusion puis à l’oubli. Certains de ceux qu’il a connus et qui lui sont restés fidèles sont éliminés, comme l’avocat Oliver Farnsworth. Par ailleurs, Newton succombe à des plaisirs terrestres addictifs, délétères et infantilisants : notamment l’alcool et les spectacles télévisuels. Peut-être le sexe, aussi. Il est un être présentant une relative pureté, laquelle se dissout, se corrompt douloureusement. Il est un être de mouvement et de liberté que la société met au pas, aliène, et immobilise dans ses rets. Sa peau humaine lui colle définitivement à sa peau d’habitant de la Planète Anthea.

Roeg évoque, sans en avoir l’air, beaucoup de thèmes, de questions, de problèmes dans son film – qui se veut, selon son auteur, une radiographie de l’Amérique, et, partant, celle de toute notre civilisation occidentale. Il parle de la mondialisation à travers la World Entreprise que crée Newton. Des catastrophes écologiques créées par l’homme et de la nécessité de trouver des remèdes comme le recyclage. Du pouvoir toxique des médias – la télévision, la publicité. Et bien sûr de la xénophobie. Mais sans idéalisation, et en suggérant que tout est relatif. Un noir, agent de la CIA, nuit à l’extra-terrestre, et celui-ci laisse entendre que sur sa planète aussi le rejet de l’autre existe ou pourrait exister. À propos du sens des affaires de l’étrange créateur de la World Entreprise, l’avocat Farnsworth avait glissé une petite phrase à son intention, plus tôt dans le récit : « Vous n’êtes peut-être pas si différent ».
Le film est pessimiste, laisse un goût d’amertume tenace, montre un monde qui se délabre, semble courir à sa perte, mais, en même temps, une porte est laissée ouverte, bien qu’étroitement, sur l’avenir… Plane encore une infime mais importante confiance dans les avancées scientifiques et les progrès de la Raison, de la Sagesse, de l’Amour.

 

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On sait l’auteur de Walkabout (1971) et de The Witches (1990) intéressé par l’occultisme, la paramnésie, la divination, la cryptesthésie, le « Dreamtime » (9)… Et friand de constructions narratives bouleversant la chronologie de l’histoire, cherchant en son art à faire éclater le temps naturel. Cherchant à faire se rencontrer différentes temporalités – le temps de l’horloge, le temps subjectif -, à faire communiquer différentes périodes temporelles qui sont difficilement assimilables et parfois considérées comme fondamentales séparées, distinctes – le passé, le présent, le futur. Mentionnons, par exemple, l’utilisation du flash-forward – prolepse filmique – comme « présage » au sein même de la diégèse dans des films Don’t Look Now (1973) et Bad Timing (1980).

Cela dit, il ne faut pas croire que L’Homme qui venait d’ailleurs regorge d’« anachronies narratives » très complexes – pour reprendre une expression de Gérard Genette. Il y a, comme on l’a dit, beaucoup d’ellipses dans ce film, mais finalement peu de flashbacks. Et ces analepses filmiques sont souvent de dimension « répétitive » – images ou événements déjà vus ou évoqués – beaucoup moins souvent de dimension « complétive » – images ou événements non encore vus ou évoqués. Que l’on pense par exemple aux plans où, vers la fin du récit, Mary Lou fait l’amour avec Thomas Jerome qui sont croisés avec des plans d’une autre séquence d’amour vue antérieurement.

Il y a d’autres caractéristiques concernant la structure, l’économie narratives qui sont intéressantes dans L’Homme qui venait d’ailleurs : Roeg utilise le montage alterné, et parallèle. Notamment lorsque Newton mange dans un restaurant japonais et assiste un spectacle théâtral à travers lequel des acteurs maquillés et costumés miment un combat au sabre et au bâton. Les plans sont montés avec ceux du Professeur Nathan Bryce faisant une partie de jambes en l’air, probablement au même moment, avec l’une de ses étudiantes, à Chicago. C’est un « montage alterné ». Il y a une forme de « convergence » – cas de « montage convergent » pourrait-on dire en utilisant une expression de Gilles Deleuze, puisque Bryce aura entre les mains, peu de temps après, l’appareil photo produit par la World Entreprise qu’avait amené et utilisé son amante. Mais c’est aussi un « montage parallèle », car on peut voir une similitude entre ce combat et les ébats sexuels. Un montage parallèle sert à un cinéaste à créer des relations symboliques, des relations de comparaison. Il lui sert à imager, avec un « comparant », la représentation de ce qui est dans l’association un « comparé ». Mais ici, ce serait plutôt la perception de Newton qui prime, la comparaison que lui ressent, fait. Pourquoi serait-il en mesure de la faire ? Parce que doué qu’il est de capacités paranormales, il semble sentir, voir, entendre, connaître depuis New York ce qui se passe dans la capitale de l’Illinois. Et peut-être doit-on comprendre que le type de sexualité débridée que vit Nathan Bryce, qui commet un adultère, est ressenti par Newton comme un affrontement. Roeg, qui a réalisé avec L’Homme qui venait d’ailleurs un film quelque peu torride – mutilé par la censure de certains pays à sa sortie – comme il l’avait fait avec Don’t Look Now, montrera une autre scène d’ébats érotiques. Et là aussi, la dimension violente sera présente. Newton a menacé Mary Lou de son pistolet avant de faire l’amour avec elle. On notera cependant que c’est un jeu, et que l’impuissance et le caractère inoffensif de Newton sont mis en avant, car s’il tire avec un objet de dimension phallique, les balles sont à blanc. À un autre moment, Newton sent quelque chose des relations que Bryce a avec certaines de ses étudiantes. Des ondes semblent passer d’un lieu à un autre et être perçues par le protagoniste comme par télépathie. Il y a là, chez lui, une sorte de « clairvoyance » et de « clairaudience ».

Newton est donc en mesure de percevoir ce qui  se passe ailleurs au même moment – même si c’est loin d’être systématique. Il a aussi quelques capacités pour voyager dans le temps. Il peut aussi accéder au passé – une forme de rétrocognition. À un moment, lors d’un voyage en voiture avec Mary-Lou, il voit des migrants, des pionniers du siècle précédent, dans un pré – qui le voient d’ailleurs eux aussi, peut-être parce qu’ils sont un peu comme lui. Et Newton prévoit en quelque sorte ce qui se passera dans son futur, a comme des visions prémonitoires – une forme de précognition. Bryce d’ailleurs aussi, semble-t-il. Que l’on pense à la rencontre nocturne entre le spécialiste des carburants et l’extra-terrestre, au bord du lac. À ce que Newton lui dit le lendemain quand il l’emmène en voiture sur les lieux où est construit son vaisseau spatial. À ce qu’il lui dit, aussi, à la toute fin du récit, lors de leur dernière rencontre : « Je pensais justement à vous l’autre jour ».

Il y a constamment, dans le jeu artistique du réalisateur et pour les personnages – dans leur monde et existence -, des correspondances spatiales et temporelles, des échos et des répétitions, des mouvements sériels. Un des exemples marquants que l’on peut donner sont les relations intertextuelles établies entre le film de Roeg et d’autres œuvres filmiques quand des situations similaires se déroulent dans les différentes diégèses. On voit sur un écran de télévision, ou plein écran, des extraits de Love In The Afternoon de Billy Wilder (1957) pour faire écho à la distance affective de Newton, et des extraits de The Third Man de Carol Reed (1949) pour faire écho à l’abandon et à la trahison que connaît le protagoniste. Par ce jeu dans le champ de la transcendance textuelle, le réalisateur veut donner le sentiment que des situations se répètent ou se sont répétées et qu’il y a des connexions entre les univers où ces situations se sont produites ou se produisent.

Le temps de Newton n’est pas le même que celui des humains. Mais il se pourrait, à vrai dire, que le héros soit hors du temps. Sans que l’on ne se rende vraiment compte que des années entières se succèdent, les personnages qui entourent Newton vieillissent : les visages grossissent, les cheveux blanchissent, les rides creusent les visages. Newton, lui, ne bouge pas. Il reste toujours tel qu’il était au début du récit. Il demeure jeune, nonobstant les vices auxquels il succombe, et cette situation a une dimension éthique. Newton est une idée de l’Indépendance et de l’Intégrité qui survit à l’adversité, continue de briller dans le ciel malgré ce qui la met à mal. Roeg a déclaré : « I am fascinated by the interchange between aging and time. People age at different speeds. Bowie didn’t age at all. Perhaps aging begins when people betray themselves in one way or another, when they start living by other people’s lights » (9).

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On pourra reprocher à l’oeuvre de Roeg un côté un peu incohérent et brouillon, des longueurs, des effets visuels cheap. Mais il est indubitable qu’émane d’elle des moments poétiques d’une infinie profondeur, une cinégénie et une phonogénie que les mots ne peuvent – heureusement – expliquer, épuiser. Une « inquiétante étrangeté » des plus fascinantes – combien est intrigant, par exemple, cet homme qui observe d’une haut d’une colline le tout nouvel arrivant, au début du récit qui est ainsi marqué d’emblée du sceau de la tragédie. La dimension métaphorique prime sur la composition science-fictionnelle. Newton est l’individu angélique et raffiné qui ne connaît pas fondamentalement la pesanteur humaine ou qui finit, peut-être, par la connaître trop bien ! Il est un chat, a « real cool cat » : solitaire, doux et extrêmement sensible… à la lumière – des images de chats sont présents dans le film. Il est Icare qui se brûle les ailes, se noie… dans l’alcool et une relative indifférence. Il a un petit quelque chose d’un – inoffensif – samouraï melvillien…
Bowie est la colonne vertébrale du film – même si Newton, lui, n’en a pas – : son apparence, son charisme, son jeu sont des atouts majeurs. Il est littéralement transcendant. Il réalise dans L’Homme qui venait d’ailleurs ce qui constitue à l’évidence sa performance la plus convaincante et émouvante au cinéma. Un film à tomber !


NOTES :

1) David Fear, « Nicolas Roeg on The Man Who Fell to Earth – The legendary filmmaker reminisces about his otherworldly sci-fi classic ». Time Out, 21 June 2011.
http://www.timeout.com/newyork/film/nicolas-roeg-on-the-man-who-fell-to-earth

2) Lors de sa sortie, en 1969, le single Space Oddity atteint la 5e place des charts britanniques. Il est réédité en 1975 et atteint cette fois la toute première place.

3) « How we made : Paul Mayersberg and Tony Richmond on The Man Who Fell to Earth » (Interviews by Phil Hoad), The Guardian, 25 june 2012.
http://www.theguardian.com/culture/2012/jun/25/how-we-made-man-fell

4) On peut lire le témoignage de Paul Buckmaster sur son travail avec Bowie, et sur les raisons pour lesquelles, selon lui, la musique composée par le chanteur anglais n’a pas été retenue, dans le numéro de la revue Mojo : 60 years of Bowie (2007). Le texte est intitulé « The Lost Bowie Album » et se trouve page 57.

5) Cf. le film de David Gregory, Watching The Alien (2002). Bonus de l’édition DVD Studio Canal (2005).

6) Cité – sans référence – in Nicolas Pegg, The Complete David Bowie, Reynolds & Hearn Ltd, London, 2006, p.551.

7) « David Bowie is… an actor » (interview d’Éric Dahan et de Jérome Soligny, réalisée par Sophie Soligny). Site : Another Film Another Planet (10 mars 2015).
http://anotherfilmanotherplanet.com/2015/03/10/david-bowie-is-an-actor/

8) Son premier film, Performance (1970), dont le protagoniste est incarné par Mick Jagger est co-réalisé avec Donald Cammell, qui a connu Aleister Crowley par l’entremise de son père et qui est un admirateur de Kenneth Anger.

9) Entretien de Harlan Kennedy avec Nicolas Roeg, pour le magazine American Film (Jan-Feb 1980): « Bad Timing – Magical Image Slices – Nicolas Roeg in Interview ». Reproduit sur le site American Cinema Papers. http://americancinemapapers.homestead.com/files/BAD_TIMING.htm

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