La télévision française des années 70 recèlent bien des trésors et L’œil du témoin continue de les exhumer. Editer l’adaptation de Bartleby revient aussi à célébrer une étrange rencontre, celle de l’écrivain Herman Melville et de Maurice Ronet. Plus connu pour ses rôles chez Louis Malle dans Le Feu follet, ou chez Jacques Deray dans La Piscine, l’acteur signe aussi des courts et des longs métrages entre 1965 et 1981. Il réalise cette version de la nouvelle du célèbre romancier états-unien en 1976 et marque ainsi son goût pour l’insolite. D’ailleurs, Maurice Ronet et ses scénaristes convient Franz Kafka pour dépeindre l’étude d’un huissier aussi rigide que débordé et peu porté sur les relations humaines.

Seulement, le monde bien ordonné de cet officier ministériel incarné par Michel Lonsdale va être bousculé par l’arrivée d’un mystérieux clerc : Bartleby se présente comme un jeune homme mutique comme coupé du reste du monde. Surtout, il semble avoir élu domicile dans le bureau de l’huissier.

Étude à la salle d’attente constamment pleine de clients qui attendent des jours durant, clercs de notaire alcooliques ou maniaques alors qu’un troisième passe son temps à éplucher des noix sont autant de preuves de dysfonctionnements administratifs. Malgré une écriture télévisuelle, Bartleby offre des second rôles particulièrement soignés et explore ainsi plus les tourments existentiels de ses personnages que les affres de l’administration. Publié en 1856, la nouvelle et le téléfilm qu’en tire Maurice Ronet se révèlent plus que jamais d’actualité en évoquant le déclassement et ses conséquences. Cadres dans le cadre, fenêtre qui donne sur un mur de brique, paravent qui s’abat telle une guillotine enferment les protagonistes, chacun étant cantonné à sa fonction, et désignent une société cloisonnée.

Une atmosphère mélancolique, à la lisière du surréalisme, baigne le métrage. A l’appartement bien ordonné de l’huissier répond le Paris désertique du dimanche matin ou une prison comme vidée de ses pensionnaires. Maurice Ronet met en évidence la solitude des êtres, leur mise au banc de la société, l’incompréhension que suscite la dépression. Le collectif, qui prend la forme de voisins en colère et réunis en un groupe anonyme, devient alors un symbole d’oppression. La majeure partie des personnages n’ont pas de noms, à l’exception de Bartleby et des autres clercs de l’huissier, et cela accentue ce sentiment d’étrangeté et de malaise.

Le monde dépeint par Maurice Ronet dans les années 70 fait écho à celui d’aujourd’hui : la radio n’annonce que des mauvaises nouvelles, comme si la fin était proche, la différence provoque le rejet. Ce pessimisme évident met d’autant plus en évidence l’humanité, ou son absence, des protagonistes. Maxence Mailfort, par sa présence, son regard bleu étrangement profond, insuffle une certaine délicatesse à son personnage, rendant celui de Michel Lonsdale plus enclin à la compassion. Plus qu’une œuvre sur la nature humaine, Bartleby questionne l’attention que chacun porte sur autrui et en dresse un constat accablant.

Par sa tendance à la neurasthénie, Bartleby témoigne d’un temps où le petit écran proposait des programmes originaux et audacieux et fait partie de ces productions télévisuelles françaises qui ne tiraient pas les spectateurs par le bas, à une époque où le mot culture n’était pas encore considéré comme un gros mot.

Le DVD : Le film étant initialement pensé pour la télévision, cette édition respecte son format 4/3 d’origine avec un encodage en 16/9. Le son est, quant à lui, mixé en stéréo Dolby digital.
En complément du film, cette édition propose deux documentaires : l’un est une présentation/analyse du film par Roland-Jean Charna, et l’autre revient sur sa genèse avec notamment des propos de Maxence Mailfort, qui incarne le rôle-titre.

 

Bartleby
(France – 1976 – 96min)
Réalisation : Maurice Ronet
Scénario : Jacques Quoirez, Yvan Bostel, Maurice Ronet, d’après la nouvelle de Herman Melville
Direction de la photographie : Claude Robin
Montage : Jean-Pierre Roques
Musique : Gérard Anfosso
Interprètes : Michel Lonsdale, Maxence Maitfort, Maurice BIraud, Dominique Zardi, Jacques Fontanelle, Hubert Deschamps…
DVD disponible chez Luna Park Films (Une édition Inser & Cut (L’Oeil du témoin) / Luna Park Films avec le soutien du CNC).

 

Pour les photos : © INA, droits réservés.

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