Peter Collinson – “Les Baroudeurs” (“You Can’t Win ‘Em All”) (1970)

Tout juste sorti de son Italian Job, et avant de s’atteler au très bon Fright, le Britannique Peter Collinson se voit proposer par Gene Corman, un projet de film d’aventures situé durant la guerre gréco-turque qui fit rage de 1919 à 1922. Le script est signé Léo Gordon, comédien spécialisé dans les seconds rôles (Mon nom est personne, L’Ennemi public) et scénariste notamment de La Tour de Londres pour Roger Corman (frère de Gene) et des Évadés de la cellule 11 de Don Siegel, inspiré de son propre passage derrière les barreaux pour attaque à main armée. Le long-métrage, refusé par Howard Hawks à qui il avait été proposé, est donc l’occasion pour le producteur de réunir deux têtes d’affiche : Tony Curtis et Charles Bronson. Le premier, véritable star durant les années 50 (Les Vikings, Certains l’aiment chaud) connaît alors un essoufflement dans sa filmographie (malgré son hallucinante interprétation dans L’Étrangleur de Boston de Richard Fleischer en 1968) et reviendra sur le devant de la scène, grâce au petit écran et la série Amicalement votre l’année suivante. Le second, acteur jusqu’alors cantonné aux seconds rôles, n’est alors qu’à l’aube de sa carrière en tête d’affiche, après avoir été iconisé par Sergio Leone dans Il Était une fois dans l’Ouest. Nouvelle coqueluche des studios, il tourne ainsi lors de cette année 70 trois autres longs-métrages : Cold Sweat, L’Ange et le démon et La Cité de la violence. Désormais disponible en DVD et Blu-Ray grâce au travail de Sidonis Calysta, Les Baroudeurs suit donc le duo de comédiens dans les rôles d’Adam Dyer (Curtis) et Josh Corey (Bronson), deux aventuriers arnaqueurs contraints de s’associer afin de convoyer un trésor à travers la Turquie en proie à une guerre civile…

(© Sidonis Calysta 2020)

Porté par l’interprétation toute en décontraction des deux acteurs lancés dans un numéro de duettiste, le long-métrage prend la forme d’un authentique buddy movie d’aventures. Les héros traversent l’Empire Ottoman en bateau, à cheval, en train, en camion, Peter Collinson exploitant toutes les possibilités de cette fuite en avant et se permettant même de prendre à revers les attentes suscitées par son casting. Ainsi, Adam, pourtant charmeur, hâbleur et gouailleur (pas très éloigné du personnage de Danny Wilde qu’interprétera Curtis à la télévision) est introduit en pleine débâcle, à bord d’un bateau sur le point de sombrer. Une condition de loser, à l’opposé de ce que l’on pouvait attendre du comédien, et que le reste du film viendra conforter avec beaucoup d’humour. Centré sur la vie et la carrière de ce dernier (abordant son passé dans l’armée, ses racines ashkénazes, ses addictions à l’alcool et à la cocaïne), les nombreuses interviews d’époques présentes en bonus reviennent sur l’étiquette de sex-symbol qu’Hollywood a tenté de lui coller pendant des années. Pour satisfaire le public féminin, il était par exemple amené à promouvoir à travers les États-Unis des longs-métrages dans lesquels il ne jouait même pas. Une situation ubuesque qui explique probablement son envie, à la fin des 60’s et au début des 70’s, de se sortir de ce registre, comme c’est le cas ici. Il n’est qu’un antihéros, un escroc malgré lui, sorte de Han Solo malheureux au jeu et en amour, saisissant la moindre occasion de s’enrichir. Évoquant son expérience dans les tranchées et son envie de se joindre au convoi, Dyer déclare d’un air sardonique : « j’ai tout perdu durant la Grande Guerre, je peux bien récupérer une partie dans une petite guerre ». À l’inverse, Corey devient le vrai séducteur, le leader charismatique et cynique d’un groupe de mercenaires (parmi lesquels le scénariste Leo Gordon dans le rôle de Bolek). Le jeu de Charles Bronson, alors star en devenir malgré ses quarante-neuf ans, tout en désinvolture et en flegme, bien loin du monolithe vengeur de sa période Cannon, apporte une touche de charme canaille bienvenue. Au milieu de ce duo viril et de cette bataille d’ego, Aila, débarquant en milieu de métrage, apporte le soupçon d’érotisme typique de ce genre de productions. Son interprète, Michèle Mercier, vient alors d’en finir avec son personnage d’Angélique (le dernier volet de la saga étant sorti deux ans plus tôt) et enchaîne les rôles à l’international depuis bientôt une décennie, comme Les Trois visages de la peur de Mario Bava, Les Fantômes de Hurlevent d’Antonio Margheriti ou encore L’Appel de la forêt avec Chalton Heston. Le réalisateur présente la jeune femme en premier lieu à travers ses yeux, qu’il dévoile éclairés par un rayon de lumière fendant la pénombre. De simple gardienne de harem, elle évolue rapidement en vraie femme forte, indépendante et stratège, symbole de l’émancipation de son pays qui s’apprête à quitter l’obscurantisme du sultanat pour le progressisme de la république. Pourtant, tout comme dans le choix de la personnalité de ses héros, le cinéaste dévoile une vision bien plus complexe et ambiguë du combat politique et de la lutte en mouvement.

(© Sidonis Calysta 2020)

Situé durant un conflit méconnu et peu abordé au cinéma, You Can’t Win ’Em All (de son titre original, bien plus révélateur) aborde la chute de l’Empire Ottoman (conséquence de sa défaite durant la Première Guerre mondiale) par le prisme du pur film d’aventures, voire du western. Profitant des magnifiques décors de la Turquie (où le tournage s’est déroulé intégralement), Collinson fait baigner le tout dans une ambiance renvoyant aux mythologies méditerranéennes. Du récit s’apparentant à une Odyssée, aux ruines que les héros traversent, en passant par le bateau d’Adam Dyer baptisé Achille, navigant en pleine mer Égée, nombreux sont les clins d’œil à l’Antiquité. Grâce à son sens du cadre et à l’utilisation du format scope, le metteur en scène invoque même (toute proportion gardée) le souvenir de Lawrence d’Arabie, à l’image de ce superbe plan où les silhouettes des cavaliers se détachent de la blancheur du sable et du ciel qui se mêlent en arrière-plan. Inspiré du classique de Robert Aldrich, Vera Cruz, de l’aveu même du scénariste, et dans lequel Bronson avait d’ailleurs un petit rôle, le long-métrage décline tous les gimmicks du Far West. Ainsi, une bagarre éclatant dans une maison close aux airs de saloon ou les héros sifflant la marche du Colonel Custer durant leur voyage évoquent l’ouest sauvage. Décomplexé et gentiment amoral, le scénario prend le parti de ces arnaqueurs sympathiques, simplement intéressés par l’appât du gain et pour qui la vie humaine n’a finalement que peu de valeur, renforçant une vision de l’argent roi touchant à l’absurde, chère au réalisateur (en témoigne le dilemme final de L’Or se barre). Les richesses successives qu’ils convoitent se révèlent de simples mirages, des faux-semblants qui les poussent pourtant à continuer leur périple inlassablement et aveuglément, au fil des nombreux et fréquents retournements de situation. Ce cynisme et ce désenchantement renvoient aux chefs-d’œuvre de Sergio Leone, Il Était une fois dans l’Ouest en tête, avec ce gros plan inaugural de Corey jouant de la guimbarde, évoquant inévitablement à « l’homme à l’harmonica », mais également Le Bon, la brute et le truand. Comme dans les aventures de Tuco et Blondin, les deux mercenaires lancés à la poursuite d’un trésor se retrouvent mêlés malgré eux à un conflit qui les dépasse et auxquels ils ne prêtent que peu d’attention. Les différentes factions (fidèles du sultan, rebelles mais aussi Grecs et Américains) se retrouvent renvoyés dos à dos, leurs intérêts politiques (et financiers) n’étant finalement pas plus vertueux que la quête des personnages principaux. Divertissant et rondement mené, bien que manquant parfois de souffle et de véritables morceaux de bravoure mémorables, Les Baroudeurs s’autorise également une réflexion sur la corruption et l’avidité (malheureusement un peu survolée) et se conclue sur une séquence aussi ironique qu’amère, marque de fabrique d’un cinéaste décidément à réévaluer.

(© Sidonis Calysta 2020)

Disponible en Blu-Ray et DVD chez Sidonis-Calysta.

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A propos de Jean-François DICKELI

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