John McNaughton – « Sexcrimes » (« Wild Things ») (1998)

Auteur d’un premier long-métrage choc, Henry, portrait d’un serial Killer, tourné avec un budget dérisoire et devenu culte au fil du temps, John McNaughton a laissé derrière lui une filmographie inégale, tout du moins à l’aune des promesses inaugurales. La postérité heureuse de son imposant coup d’essai ne saurait faire oublier le chaos qui avait accompagné ses projections en festival en 1986. La censure américaine avait bloqué sa sortie jusqu’en 1991, en mettant en cause sa violence crue et son grand réalisme. Entre échecs tantôt commerciaux, tantôt artistiques, épisodiquement les deux, il ne parviendra jamais à retrouver la viscéralité et l’authenticité de son acte fondateur. Son Borrower ne dépassera pas les frontières yankees, quand Mad Dog and Glory, malgré la présence de Robert De Niro en tête d’affiche et Martin Scorsese à la production, sera un bide sans appel. En 1996, en dépit d’une réception favorable, son polar Normal Life connaît un revers cinglant et le pousse à se tourner vers la télévision. Il effectue son retour sur grand-écran à l’occasion de Sexcrimes (Wild Things en version originale), lequel arrive en queue de comète d’une décennie ou presque de thriller érotiques post-Basic Instinct, de qualité que l’on qualifiera poliment de très aléatoire. Sur la base d’un script signé Stephen Peters, scénariste à la carrière courte à qui l’on doit Dead Center aux côtés de Menahem Golan ou La Quatrième Guerre de John Frankenheimer sous pavillon Cannon, McNaughton introduit le genre dans un territoire partiellement inédit, le milieu étudiant. Une intrigue à tiroirs mêlant plusieurs générations d’acteurs, avec côté masculin Matt Dillon (quelques mois avant le carton de Mary à tout prix) et Kevin Bacon (également producteur exécutif) face à deux actrices émergentes, Denise Richards (un an après Starship Troopers) et la star montante Neve Campbell (qui venait d’enchainer The Craft ainsi que Scream 1 et 2). Joli succès à l’époque, factuellement le plus important de son réalisateur, Sexcrimes a fait les belles heures des vidéos clubs et des programmations télé en deuxièmes parties de soirée. Parfois résumé à ses séquences les plus torrides et à son caractère racoleur, comment vieillit ce pur produit des années 90 ? À l’occasion de sa ressortie en Blu-Ray chez ESC, nous nous sommes intéressé à un plaisir de cinéma pas si coupable. Sam Lombardo (Matt Dillon) est conseiller d’orientation sur le campus de la petite communauté de Blue Bay en Floride. Les étudiantes ne sont pas insensibles à son charme. Un jour l’une d’entre elles, Kelly (Denise Richards), l’accuse de l’avoir violée. Au cours de l’enquête, une autre élève, Suzie Toller (Neve Campbell) confesse avoir aussi été abusée. Or, lors du procès survient un retournement de situation. La réalité n’est pas toujours celle qu’on pense, tout ceci n’est peut-être qu’une gigantesque manipulation…

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L’air de rien, la stylisation léchée des images soutenant le générique d’ouverture (surexposition, ralentis), épousent le titre original dans sa définition littérale, Wild Things. Coucher de soleil, nuages, marais, alligators, oiseaux, constituent les motifs inauguraux. Ils font partie intégrante d’un décor sauvage, sur lequel les êtres humains ne sont pas les hôtes mais les « invités ». John McNaughton, avec la complicité de Jeffrey L. Kimball dévoile une jungle indomptable avant de révéler la grande ville. L’apport de ce chef opérateur oublié à qui l’on doit des photographies emblématiques aux côtés de Tony Scott (Top Gun et Le Flic de Beverly Hills 2 ainsi que celles de Revenge et True Romance) ou dans d’autres registres Mission Impossible 2 de John Woo et L’Échelle de Jacob d’Adrian Lyne, n’est pas à minorer. Artisan dont les copies les plus impactantes se situent sur deux décennies consécutives, connotées et fondamentalement distinctes, il fut le témoin privilégié des évolutions esthétiques d’un certain cinéma américain, parfois auprès des mêmes réalisateurs. En conclusion de cette introduction, un travelling en vision subjective nous immerge au cœur du campus. Parasité par des regards caméras multiples, ce mouvement fend discrètement le quatrième mur, autant qu’il amorce l’entrée en scène du quatuor phare de l’intrigue. Les personnages ne pénètrent que tardivement dans le champ après un travail préalable de contextualisation davantage atmosphérique que géographique. Une manière de contrarier immédiatement la nature d’un thriller qui malgré des signes avant-coureurs et des indices disséminés, va s’affirmer, un temps du moins, au premier degré. Le récit débute alors par une conférence sur les violences sexuelles, doublement perturbée : le départ remarqué d’une élève et les railleries de certains étudiants, peu enclins à prendre le sujet au sérieux. McNaughton, affirme en somme un double point de vue fondé sur un respect de son script et une volonté de s’en jouer, comme pour mieux exploiter ses failles ou spécificités. Cet équilibre délicat impose implicitement un contrat tacite entre le film et son spectateur, jusqu’à quel point peut-on accepter la roublardise d’un long-métrage qui en a pleinement conscience ?

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Sexcrimes se scinde en deux parties faussement contradictoires. La première en forme de sombre et elliptique descente aux enfers, la seconde, véritable jeu de massacre accumulant les rebondissements jouissivement invraisemblables. Dans l’une et l’autre, John McNaughton sème le même doute : Qui croire ? Qui suivre ? Il n’hésite pas à faire disparaître arbitrairement certains personnages durant un temps indéterminé et sans explications, multiplier les zones d’ombre et de trouble, pour mieux nous égarer. La chute de Sam Lombardo, héros présumé, mis au ban de la communauté de Blue Bay, génère d’abord l’empathie. Une sensation accentuée par le traitement du dépôt de plainte de Kelly, observé sur un petit écran, celui de la caméra puis d’un poste de télévision : la jeune femme n’est jamais filmée directement. Tel un avertissement prononcé par la réalisation, le cinéaste « filtre » sa déclaration, il ne la regarde pas directement, comme s’il l’assimilait sans le dire à une performance artistique propice aux commentaires et jugements. À l’inverse du trio mixte de policiers qu’il scrute quelques secondes plus tard, sans le moindre intermédiaire. Étonnement, tandis que les deux hommes dans la pièce se rangent naturellement du coté de la plaignante, c’est une figure féminine qui remet en cause la parole de la victime. « She’s acting » dit-elle, appuyant en creux l’impression véhiculée lors de la séquence précédente. Pourtant, Sam est bientôt accusé d’une deuxième agression sexuelle, est-il aussi innocent qu’il le prétend ? John McNaughton n’opte sciemment pas pour la même approche, au moment de recueillir le témoignage de Suzie : gros plan frontal et mise à nue émotionnelle apparente. Le procès qui devrait alors être synonyme de coup de grâce pour le conseiller d’orientation, rebat les cartes et impulse un changement de paradigme. La cour se transforme en scène de théâtre, marquée par des incidents et un verdict imprévisible. L’intrigue semble prématurément résolue… Nouvelle fausse piste, et si le film cachait son jeu depuis le début ?

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Long-métrage décomplexé et plein d’ironie, Wild Things dégaine alors les rebondissements en cascades, quitte à flirter avec l’absurde, modifiant constamment nos repères et rapports aux personnages. Un travail de mise en abyme vient ainsi ponctuellement interroger ses propres ressorts, à l’instar de l’emblématique passage de la piscine. La notion de voyeurisme et la tentation racoleuse, se matérialisent à l’écran par la présence d’un « intrus » qui filme illicitement l’action. « Tu tournes un porno » lui dit-on juste après. La désinvolture supposée n’est jamais inconséquente, les bascules de points de vue nourrissent une ambivalence bienvenue. En ce sens, si le film a pu être caricaturé facilement en tant qu’objet impur visant à titiller les fantasmes supposés d’une audience adolescente, cela tient moins à sa mise en forme, qu’à son casting sciemment rattaché au teen-movie. Kevin Bacon, starifié à la faveur de Footloose, qui le limitera un temps à des rôles stéréotypés de jeune premier, trouve ici un moyen de faire la jonction entre ses débuts et la suite de sa carrière. Il incarne une figure d’autorité, au pouvoir relatif mais réel, plus retors et moins caricatural qu’il n’est paraît. Un constat qui s’applique également à Matt Dillon, placé sur le devant de la scène grâce au diptyque Outsiders et Rusty James, longtemps cantonné à une image de « beau gosse » éternel ou de bad boy post-James Deen, au mépris d’une filmographie parsemée de contre-emplois. Sam Lombardo lui permet un retour à ses origines, pimenté d’un arrière-goût plus sombre. Face à ces hommes aux statuts établis d’entrée et la notoriété de leurs comédiens respectifs, les actrices ne sont pas en reste. Suzie et Kelly constituent les deux faces d’une même pièce, deux femmes en quête d’émancipation, au sein d’un système déterministe et vicié. L’une issue d’une prestigieuse et puissante lignée, cherche à exister en dehors de l’héritage oppressant de sa mère (campée par Theresa Russell) et de son propre aveu, quitter « ce trou ». L’autre à l’inverse, malmenée et dénigrée au motif de son appartenance sociale peu enviable, tente de s’extraire de sa condition et s’élever à l’intérieur d’une société qui la rejette. La première prend les traits d’une Denise Richards, qui fut, à tort ou à raison, constamment ramenée à sa plastique au mépris de ses éventuels talents. Sa lutte pour être prise au sérieux épouse en partie les aspérités de son personnage. La seconde sied à merveille à une Neve Campbell, irrésistiblement associée à son interprétation de Sidney Prescott dans Scream, final girl ultime des années 90 (et peut-être davantage), battante déterminée et infatigable. Habituée à déjouer les pronostics et contrarier les apparences, son héroïne, lectrice de Mort à Crédit de Louis Ferdinand Céline, impute à l’ensemble une contemporanéité inattendue.

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Vingt-cinq ans après sa sortie, Sexcrimes est toujours ce thriller jouissif (dimension amplifiée par le générique de fin aux airs de « bêtisier sérieux ») et malin, maniant à bon escient les différents degrés d’approche, avec savoir-faire et plaisir contagieux. Cependant, sa nature consciemment manipulatrice, ne doit pas étouffer son sous-texte implicite, revanchard et étonnamment progressiste, où féminisme et lutte des classes convergent en creux vers un dessein commun. Le film de John McNaughton s’avère à la fois ancré dans son époque et d’une surprenante modernité, assurant ainsi durablement sa postérité, moins par ses atouts les plus clinquants, que ses velléités de fond à peine dissimulées.

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