Depuis quelques mois, les éditions ESC nous offrent l’occasion de redécouvrir l’œuvre de Jean-Pierre Mocky, cinéaste à la fois célèbre pour ses coups de gueule qui en font un bon client des médias et pourtant pestiféré dans la mesure où depuis vingt ans, il est quasiment impossible de voir les films qu’il tourne à un rythme infernal (qui peut prétendre avoir vu Rouges étaient les lilas, Les Compagnons de la pomponette ou Crédit pour tous ?)

Mocky l’exubérant n’a rien perdu de sa superbe et de sa verve et c’est ce qui en fait un cinéaste précieux. S’il traîne avec lui la réputation de bâcler ses films (ce qui n’est pas forcément faux pour certains), les revoir permet de constater qu’ils vieillissent très bien (comme le bon vin) et qu’ils sont loin d’être dénués de qualités « esthétiques » (voir l’ambiance nocturne et mystérieuse de La Cité de l’indicible peur).

Cette nouvelle salve de DVD permet également de mesurer l’étendue du talent d’un réalisateur aussi à l’aise dans la satire rentre-dedans (Y’a-t-il un français dans la salle ?) que dans la comédie guérilla (Le Furet), le thriller râpeux (Le Témoin) et le récit criminel insolite (La Cité de l’indicible peur). Quatre films portés par une énergie roborative et une « malveillance ravacholesque » [Noël Godin] tout à fait réjouissante.

Le panel proposé ici est intéressant car il couvre une large période (des années 60 aux années 2000) et qu’il prouve les constantes carnavalesques du cinéma de Mocky même lorsque celui-ci change de registre et de ton. La Cité de l’indicible peur s’inscrit dans la lignée des comédies irrévérencieuses que le cinéaste tourna avec Bourvil (l’excellent Un drôle de paroissien, La Grande Lessive…) même s’il privilégie ici une atmosphère plus inquiétante. Adaptant un (excellent) roman de Jean Ray, Mocky met en scène un inspecteur particulièrement décalé (Triquet, incarné par Bourvil) qui se rend dans une petite bourgade pour capturer un condamné à mort en cavale. Sur place, il découvre une communauté étrange qui vit dans la terreur d’une « bête » malfaisante et criminelle. Cette menace du surnaturel permet au cinéaste de soigner dans un premier temps son atmosphère : village noyé dans la brume, figures patibulaires des autochtones, loi du silence qui semble régir la vie de la cité… Même si on réalisera assez vite que la dimension « fantastique » du film est un leurre et une machination (en dépit de l’apparition d’une créature aquatique assez grotesque), le cinéaste sera parvenu à instaurer un climat oscillant entre l’épouvante et la farce. Car l’enquête criminelle intéresse moins notre homme (à l’inverse de Jean Ray) que le défilé de trognes les plus improbables. Épaulé par Raymond Queneau aux dialogues, Mocky signe une comédie absurde et délirante où l’inspecteur Triquet est mortifié chaque fois qu’il doit arrêter un coupable et où ce personnage de doux-rêveur sert de révélateur à une petite communauté particulièrement haute en couleur. L’idée de génie du film est de confronter des comédiens venus du cinéma français « classique » (Jean-Louis Barrault, Raymond Rouleau en édile particulièrement onctueux et hypocrite) et des chansonniers délicieusement gratinés. Qu’il s’agisse de Francis Blanche passant ses journées à espionner le voisinage avec ses jumelles ou Jean Poiret en brigadier ponctuant chacune de ses phrases par un petit bruit de bouche grotesque, ces seconds rôles donnent toute sa saveur à un récit qui détruit de manière bonhomme la bienséance de la notabilité de province.

Derrière le vernis des apparences se cachent les secrets les plus inavouables, à l’image de ce moment où Bourvil ouvre un placard et découvre une vieille femme en fauteuil roulant. A la famille qui évoque « une bouche inutile à nourrir », Triquet répond : « Si vous n’aérez pas de temps en temps la grand-mère, vous aurez de mes nouvelles ».

On l’aura compris, le ton est à la dérision mais une dérision qui n’empêche pas la conviction à l’image de cette réplique du petit garçon de Triquet : « Plus tard je ne veux être ni un bandit, ni un flic, je veux être un honnête homme. »

Cette « traversée des apparences », Mocky la renouvelle sous la forme d’un thriller sec et glaçant : Le Témoin. Antonio Berti (Alberto Sordi), restaurateur de tableau, est invité chez son ami Robert Maurisson (Philippe Noiret) qui l’embauche pour un travail dans la cathédrale de la ville. Il se trouve que la fillette qu’il a choisie comme modèle est retrouvée morte non loin d’une propriété appartenant à Robert et que le soir du crime, Antonio est persuadé d’avoir aperçu son ami à proximité des lieux… Il s’agit sans doute du film le plus tenu parmi les quatre proposés : peu de personnages, une intrigue solide et bien menée, une réflexion pertinente sur la justice à l’heure où la peine de mort n’avait pas encore été abolie (nous sommes en 1978)… Mocky se délecte à composer un personnage particulièrement repoussant en la personne de Robert Maurisson. Riche industriel, adepte de petites parties carrées (il invite Antonio à croquer de la femme de notables désœuvrée), cet homme ne vit désormais qu’à sa guise, protégé par le pouvoir que lui offre l’argent. Il faut le voir engueuler comme du poisson pourri ses beaux-frères et leur demander de lui « embrasser le cul » pour qu’il consente à répondre à un coup de fil et à prendre une voix mielleuse avec un gros client (à savoir, le Président !). Noiret et sa bonhommie proverbiale est impeccable dans le rôle de ce parfait salaud. Il est d’ailleurs probable que Chabrol ait songé à ce film lorsqu’il invita le comédien à tenir le premier rôle de Masques. Il y a d’ailleurs une vraie dimension chabrolienne dans Le Témoin car il ne fait nulle doute que Robert est le coupable du meurtre (et viol) de la pré-adolescente. Mais la diabolique habileté du film est de montrer comment le fric préserve des tribunaux et comment, par un retournement proprement kafkaïen, le « témoin » se retrouve à son tour « coupable ». Le final, glaçant, est un violent réquisitoire contre le fonctionnement de la Justice et contre la peine de mort.

D’humeur plus sombre, Mocky parvient néanmoins à distiller çà et là quelques touches d’humour râpeux et à soigner quelques seconds rôles insolites, que ce soit le fidèle Dominique Zardi qui incarne ici le « coupable » idéal ou encore ce couple de policiers homosexuels dont l’un est joué par Roland Dubillard (appelant son collègue « mon biquet »).

Les flics sont d’ailleurs toujours particulièrement corsés chez Mocky et c’est encore le cas dans Y’a-t-il un français dans la salle ? où Jean-François Stévenin incarne sans doute le plus allumé des personnages de cette galerie de trognes calamiteuses, harcelant continuellement la pauvre Jacqueline Maillan à qui il fait subir les derniers des outrages en l’obligeant à s’épiler intégralement le maillot, en se faisant photographier pendant ses ébats avec elle ou en molestant ses chats lorsqu’il ne les fait pas… cuire au four ! Pour l’occasion, le réalisateur s’est acoquiné avec Frédéric Dard, auteur du roman. Une rencontre qui semble tellement évidente tant les deux hommes partagent le même goût pour la verdeur rabelaisienne et la même haine de l’hypocrisie. Ils se retrouveront d’ailleurs une dizaine d’années plus tard lorsque Mocky adaptera pour l’écran Le Mari de Léon. Si le récit repose sur une vague trame policière (le suicide d’un homme qui s’avère être l’oncle du Président de la République), Y’a-t-il un français dans la salle ? est avant tout un jeu de massacre où Mocky s’en donne à cœur joie pour tirer sur tout ce qui bouge, pour multiplier les « saillies non-stop contre les sabots-racloirs dirigeants et contre les serviettes-éponges dirigées » [Godin], qu’il s’agisse des politiciens corrompus jusqu’au cheminot asservi (Galabru dans ses œuvres) en passant par le photographe véreux et tête-à-claques (Dutronc), la veuve voyeuse (Maillan) ou la secrétaire frustrée (Lavanant). Comme dans La Cité de l’indicible peur, le cinéaste accentue la dimension carnavalesque de son récit en insistant sur la joyeuse monstruosité des silhouettes qui peuplent sa galerie burlesque. Victor Lanoux, étonnement sobre, joue le rôle du Président et traverse le film avec une certaine superbe méprisante. Le suicide de son oncle fait resurgir un passé douteux (comme Mitterrand, Horace Tumelat s’est compromis pendant l’Occupation) et, comme souvent chez Mocky, des diables sortent de la boîte (il y aurait beaucoup à dire sur les personnages « souterrains » chez le cinéaste. Ici, c’est Dufilho qui tient le rôle d’un maître-chanteur séquestré pendant 18 ans dans une sorte de cave). Dans cet univers déliquescent, les individus ne semblent mus que par le sexe et le désir de dominer. Seule une jeune femme de 17 ans dont tombera amoureux le Président donnera un semblant de sens à ce spectacle de guignols. On retrouve en sourdine ce romantisme noir (voir Solo et L’Albatros) qui affleure parfois dans l’œuvre du cinéaste. L’amour redonne à Tumelat une certaine intégrité et le pousse à donner un coup de pied dans la fourmilière. Alors que le film était jusqu’alors une farce ravageuse, il se teinte d’une couleur un peu plus pathétique, comme si rien ne pouvait être sauvé de ce « monde de l’erreur complète ».

Le Furet est un film plus tardif et l’un des derniers rôles de Jacques Villeret qui le produisit. Il incarne ici un personnage tout à fait ordinaire, serrurier de profession, qui exécute des contrats afin de pouvoir gagner les rangs de la mafia et avoir accès « aux belles blondes et au champagne ». A partir d’une trame de série noire, Mocky livre à nouveau une comédie-guérilla où un personnage commun, œuvrant de manière souterraine (le métro est un des décors principaux du film), devient le révélateur des turpitudes des puissants. Le film est sans doute un poil plus bâclé que les trois précédents mais il n’est pas moins réjouissant puisqu’on y retrouve Serrault et Lonsdale en ponte de la mafia, avec ce génie du travestissement et du cabotinage qui caractérise toute l’œuvre de Mocky. Encore une fois, les silhouettes sont des masques qui défilent dans un carnaval improbables (voir Karl Zéro et Dick Rivers en hommes de main plus ou moins couards des gangsters). Comme dans un carnaval, il y a retournement des rôles sociaux et le plus modeste devient celui qui mène le bal et qui dévoile le ridicule de l’organisation sociale hiérarchisée. Là encore, on retrouve le sens de l’humour macabre du cinéaste (la romance entre le flic et la médecin légiste), son goût pour les situations les plus rocambolesques et « les anomalies sexuelles de pointe » [Godin] (voir la manière dont Villeret honore son épouse tous les lundis selon un cérémonial assez désopilant).

Si le cinéma de Mocky est si précieux, c’est qu’il fait toujours fi du « bon goût » et que sa verve destructrice ne prend pas la forme du rire mesquin et cynique. Jamais il ne prend de haut ses personnages clownesques mais nous plonge au cœur d’un monde qui mériterait d’être entièrement rebâti. Son goût pour le grotesque, les situations absurdes et les délires carnavalesques donnent à son cinéma une puissance et une singularité qui n’ont pas pris une ride. Et ces rééditions en DVD viennent nous le rappeler à point nommé…

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4 films de Jean-Pierre Mocky (E.S.C éditions)

La Cité de l’indicible peur (1964) avec Bourvil, Jean Poiret, Jean-Louis Barrault, Victor Francen, Raymond Rouleau, Francis Blanche, Jacques Dufilho

Le Témoin (1978) avec Philippe Noiret, Alberto Sordi, Roland Dubillard

Y’a-t-il un français dans la salle ? (1982) avec Victor Lanoux, Jacques Dutronc, Jacqueline Maillan, Dominique Lavanant, Andréa Ferréol, Jean-François Stévenin, Michel Galabru, Jean-Luc Bideau, Jacques Dufilho

Le Furet (2003) avec Jacques Villeret, Michel Serrault, Michael Lonsdale, Robin Renucci, Karl Zéro, Dick Rivers

Crédits Photos : capture DVD © ESC Distribution

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