Capture écran DVD © Bach Films

Nous avions laissé les éditions Bach Films du côté de l’érotique nordique et c’est à nouveau sous le signe d’Eros qu’ils nous reviennent en particulier avec la collection Tinto Brass qui nous permet de constater combien le réalisateur de Salon Kitty, Caligula et La Clé reste l’un des plus grands cinéastes érotiques du XXe siècle avec Borowcyck et Franco, en fait, peut-être le dernier rempart d’un genre quasiment éteint, mort avec l’esthétique publicitaire généralisée, l’aseptisation de corps multipliés dans une perfection létale et nourrie à la chirurgie esthétique.

Paprika, film et tournage

L’œuvre de ce bon vieux Tinto (83 ans, quand même) est celle d’un obsédé génial, qui fait de la femme un temple à vénérer, s’en approchant, caressant ses fesses, ses seins et son sexe de son amoureuse et langoureuse caméra. Il n’y a bien que Jess Franco à trahir pareillement  – en direct – cette attirance magnétique. Tinto et ses actrices peuvent se remercier mutuellement, elles pour n’avoir jamais été aussi mises en valeur dans la beauté de leur féminité qu’en pénétrant dans son univers, lui, pour avoir bénéficié de la générosité d’une Claudia Koll (Cosi Fan Tutte), d’une Deborah Caprioglo (Paprika), d’une Katarina Vasilissa (Le voyeur) ou d’une Stéfania Sandrelli se livrant avec l’énergie et le courage de l’impudeur à l’incarnation totale de leur personnage.
Loin de l’adulation du corps parfait ou de la minceur anorexique, Brass se perd dans la forme généreuse et la beauté du défaut. D’une trivialité salvatrice, rabelaisienne – Brass n’est pas un cinéaste distingué – il parle crûment de cul ou de baise, les montre dans toute leur splendeur. Dans une tradition typiquement italienne, Brass soutient cette vision de la vie à travers le sexe, de ce sexe qui signifie qu’on est encore en vie, car la mort est pressée, urgence épicuro-boulimique que rendirent bien Fellini ou le Ferreri de la Grande Bouffe. Il est d’ailleurs profondément émouvant de voir un octogénaire continuer à filmer ainsi avec une telle joie, une telle attention le corps de la femme, comme si le cinéaste se destinait à le faire jusqu’à son dernier souffle. Tant qu’il contemple la féminité et que la caméra la capte, Brass est parmi nous.
 
Erudit et esthète paillard, féru d’Art érotique, Brass parsème ses décors de fresques érotiques – ramenant régulièrement le souvenir du Casanova de Fellini. A l’instar des figures pompéiennes ou des peintures mythologiques érotiques, il est l’un des rares à filmer le sexe masculin, sexe souvent démesuré, énorme, que les mâles brandissent victorieusement pour affirmer leur virilité. Brass  s’en moque malicieusement en utilisant, à satiété, les prothèses les plus imposantes… tandis que la femme, cette déesse n’en a jamais besoin. Cinéaste de la démesure et du grotesque, s’il s’approche quelque fois du hard avec ses gros plans répétitifs, son sens de l’humour lui permet de ne jamais passer la frontière.
Brass filme donc – aussi –  les imperfections et les excroissances. Dans Caligula, déjà, l’orgie n’était prétexte qu’à filmer les nains et les monstres. Son univers, cette galerie pittoresque s’apparente parfois à une cour des miracles. Face à ce défilé des clients dans Paprika, on ne peut que se rendre à l’évidence. Brass partage avec Fellini ce goût de l’exubérance, cet attachement à la férocité du vivant.
Obsédé des formes féminines, il l’est également dans ses formes esthétiques  : photo plongée dans un bleu clair aqueux, omniprésence des miroirs ovales (dans lesquels viennent régulièrement se refléter les fesses assises sur leur partenaire), fenêtres rondes sont les figures récurrentes de son cinéma. La folie de la symétrie n’est pas sans rappeler le cinéma de Greenaway ; il se complait également à filmer les appartements, leur géométrie « art nouveau ». Lorsque le montage se fait haché, musical et abstrait on retrouve le Brass absurde et surréaliste de ses premières amours, tel le très beau et jodorowskien avant l’heure, The Howl avec la sculpturale et regrettée Tina Aumont.
Parmi ses thèmes privilégiés, le voyeurisme est dans son cinéma le moteur du couple, le moyen de le maintenir en vie, par le prisme de regards biaisés et interdits. La Clé est sans doute l’un des plus accomplis tant dans ces thèmes que son esthétique. Stefania Sandrelli l’habituée du cinéma italien fréquentable (Scola, Bertolucci) s’y fera traiter de « truie » par la presse, pour y avoir dévoilée ses rondeurs de femme mûre. Elle y est pourtant magnifique dans cette adaptation de La Confession impudique de Tanizaki. A travers les rêveries érotiques de cet homme vieillissant et de sa femme, laissant mutuellement au regard de l’autre leurs journaux intimes pour entretenir leurs désirs mutuels, Brass dresse une belle réflexion sur le couple et l’amour, dans lequel rode la mort.

Capture écran “La clé” DVD © Bach Films

Cette obsession du voyeurisme on la retrouve dans très beau Le voyeur (1993) (traduction un peu terre-à-terre de L’uomo che guarda, soit « l’homme qui regarde ») qui adapte Moravia et installe quasiment la même mécanique. Ici, il s’agit d’un écrivain sombrant dans la dépression, après avoir été quitté par sa femme, se laissant entrainer dans une spirale de voyeurisme, au fil de ses rencontres, sans vraiment en connaître l’issue… à moins que le trompe-l’œil guette et que tout ne soit qu’artifices et mise en scène, prélude à la renaissance du couple.
Chaque œuvre sonne comme une ode à la libération de la femme, une déclaration du droit au plaisir et par extension logique, à l’adultère. Chaque film raconte approximativement la même histoire, de femme délaissé, de couple fissuré cherchant à se ranimer en excitant la jalousie de l’autre. Dans All ladies do it, (1992, Cosi Van Tutte) la femme frustrée se libère – et sauve son couple – par l’infidélité. En s’envoyant allégrement en l’air, et là aussi, laissant trainer ses écrits, elle crée la jalousie du mari trompé, qui passe de l’indifférence et du délaissement au désir de la reconquérir et de lui démontrer sa force virile. Comme on le voit, Brass est toujours espiègle et critique dans sa vision de la domination masculine. Il fait de la femme, d’abord l’objet malheureux de la masculinité, sa poupée, avant de lui tendre les moyens de se libérer.

Le voyeur / Mon amour © Bach Films

Sur un sujet proche, Mon amour (2006), son premier film en HD est soyons honnête, un peu cheap, répètant les obsessions habituelles de Brass – une femme, un mari à reconquérir, un amant pour outil – sans les renouveler. Mais le plaisir de filmer le corps et de s’attarder, de zoomer sur les parties préférées du cinéaste l’emporte malgré tout, cinéma éternellement ludique au regard malicieusement égrillard. Chacune de ses œuvres résonne comme un manifeste en faveur de cet art de la chair. Il met en abime cette indécence, il la met même en abime en intervenant lui-même (il est habitué aux cameos hitchcockiens) cinéaste au cigare pour discourir sur les différences entre pornographie et érotisme, lors d’une soirée bcbg d’art contemporain et de lecture de poèmes érotiques (« La pornographie est à l’érotisme, ce que la pipe est à la fellation »).
Brass n’élude pas pour autant la dimension sociale et les tragédies individuelles. Il y a bien un sens critique chez Brass sous la joie des bordels, montrés dans Paprika comme des lieux, où les prostituées se vendent avec joie… Pourtant les macs dangereux, les maladies, les avortements, rien n’y manque. Mais le cinéaste prend toujours le parti de traiter la réalité la plus sordide comme une gigantesque farce – comme si l’existence elle-même n’en était que l’ultime avatar – tel un acte de résistance contre le malheur. Ce prisme du regard joyeux rend l’approche parfois très singulière, folle et distanciée, mais fait également de Brass derrière l’érotomane un prestidigitateur de réalités et un maître de la comédie italienne. La forêt infinie de poils pubiens et l’enchainement de scènes de sexe auraient tendance à camoufler toutes les accointances de Brass avec ses confrères de la comédie italienne comme Scola ou Risi. Pourtant la satire y est omniprésente et l’éclat de joie montre du doigt les états dramatiques de la réalité. A ce titre, l’une des plus belles scènes de Paprika adopte ce ton farcesque métaphorique, lorsque une prostituée est en train de mourir et que la patronne du bordel  appelle un médecin, puis un prêtre, qui sortent successivement de leur chambre et arrivent en caleçon.

Capture écran “Paprika” DVD © Bach Films



Paprika (1991) compte incontestablement parmi les plus belles œuvres de Brass. Gigantesque fresque obscène portée de bout en bout par une joie salvatrice du sexe, elle balaye tout sur son passage. Tinto Brass y croque l’un de ses plus attendrissants portraits de femme. Paprika est drôle, attendrissante, provocante et Brass y livre sa déclaration d’amour aux prostituées, lui qui fréquenta beaucoup plus jeune les maisons closes – Paprika se refermant d’ailleurs sur leur fermeture, lors d’une séquence à la beauté surréaliste. Sans aller jusqu’à  là comparer au Moll Flanders de Defoe ; l’ascension de cette jeune fille, venue de rien, gravitant peu à peu de bordel en bordel jusqu’à la consécration, a quelque chose de picaresque et paillard, fabuleuse fusion de l’érudition et de l’obscénité. Le sexe y est beau, cru et déculpabilisé. Tout Tinto Brass est là. Laissons donc à Paprika le mot de la fin  :  « Buvons mes chers amis, car la vie est brève, et la baise éternelle ! ».
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On est évidemment très heureux de voir Bach films sortir petit à petit tous les Tinto Brass, mais un peu moins aux anges, face au peu de versions originales proposés (Fallo ! et Le Voyeur, ainsi que Ladies Do it, mais en version anglaise). On le regrette d’autant plus pour Paprika qui perdant l’italien, perd un peu de sa saveur originelle, mais en même temps, s’il n’en restait qu’un ce serait probablement celui-là. Les copies ne sont pas toutes de première jeunesse, mais restent quant-à-elle tout à fait honorables. Chaque film comporte la présentation de Christophe Bier, passionné de Brass, souvent très instructif et très drôle, surtout lorsqu’il avoue, sur quelques bonus avoir tout dit sur d’autres et se demander ce qu’il pourrait bien ajouter de plus. Nous attendons avec impatience les prochains Brass, espérant des exigences (la v.o, bon sang, la v.o !) plus pointues pour la prochaine sortie. Nous sommes également très impatient de voir ce qui sortira du dernier projet de Brass, son Qu’est-il arrivé à Caligula ? en 3D !  Brass, quant il s’agit de plaisanter, répond toujours présent. Tant qu’il y aura les fesses de Tinto, le cinéma érotique vivra encore.DVD édités par Bach films

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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