Gaspar Noé – « Enter the Void »

Une certitude, et profitez-en car ce sera bien la seule : Enter the Void est un film de Gaspar Noé. Lire : ramenard, visuellement scotchant, souffrant d’une vision du monde incroyablement puérile, et somme toute, soyons sérieux, indéfendable. Sauf qu’ici, à l’exact opposé d’un Irréversible qui en bien des points apparaît rétrospectivement comme l’embryon de ce nouveau film, on a justement envie de le défendre.

Soit Oscar, petite frappe à l’exact croisement du cool et du médiocre qui traficote dans les rues d’un Tokyo tout de néons nocturnes et flashy, sa sœur strip-teaseuse à qui un pacte d’amour viscéral le lie depuis la mort de leurs parents, ses amis plus ou moins interlopes, ses trips sous influence, sa mort, surtout. C’est la grande affaire du film, son programme : la mort comme stade ultime d’état altéré de la conscience. Après quelques séquences introductives et subjectives nous plaçant directement derrière les yeux d’Oscar (clignements subreptices inclus – c’est à la fois ridicule et beau) et nous faisant notamment partager ses visions psychotropiques (des images tentaculaires pour économiseurs d’écran qui se mêlent à la réalité – bizarrement, ce n’est pas loin de marcher tout à fait), le protagoniste meurt, bêtement. Et le spectateur est « invité » (plutôt façon Ludovico in Orange Mécanique) à partager le voyage de son –quoi ? âme ? esprit ?- à travers d’abord son passé puis la ville (toujours la nuit, toujours néons, mais plus beaux, plus fous) pour, essentiellement, continuer à « veiller » sur sa sœur (Paz de la Huerta, au-delà du sublime) et suivre le développement de la moche histoire liée à sa mort.

 

Enter the Void

Copyright Wild Bunch Distribution


Impossible de nier la nature absolument renversante du film : mouvements d’appareil plus vertigineux encore que ceux d’Irréversible -et cette fois beaucoup plus pertinents (non qu’ils soient spécialement plus justifiés, mais l’absence de justification « solide » passe ici infiniment mieux)-, traitement de l’image jusqu’au-boutiste dans ses effets psychédéliques comme dans sa représentation du sordide et du sexe, repères spatio-temporels vacillants et expériences confinant à l’hypnose. La nausée y est légitimement de mise (tournis visuel, mais aussi coinçage éventuel quand il est question d’avortement), mais la maestria frondeuse force une forme d’admiration, et certaines visions sont authentiquement nimbées d’une étrange forme de grâce (la maquette de la ville…).
Cependant, en sortant du trip, après la descente, arrive la question fatale : tout ça pour quoi ? Au-delà de l’inanité de nombre de dialogues, c’est le fait que Noé semble vouloir articuler un début de discours plutôt que de s’en tenir à son délire sensoriel qui gêne. Qu’a-t-il à dire sur la conscience, la mort, le deuil surtout ? Apparemment rien. Soudain le vide. Et ce n’est évidemment pas une citation naïve et littérale du
Livre des morts tibétain qui va le sauver.

Ou bien si : pas la citation, mais la naïveté. Extrême, immature et, oui, touchante. Enter the Void, c’est exactement le film construit dans la tête d’un ado de 14 ans transposé directement sur l’écran, comme peut-être jamais jusqu’alors. Du pur jus de cerveau –pas beaucoup de cerveau, mais quel jus !

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La démarche de Noé comporte une effarante dose d’inconscience, inconscience de ses propres limites d’abord. Oui, et c’est avec cette approche (plus que, mettons, avec la méthode Jean Becker) que sont susceptibles de naître les grands films. Enter the Void en est-il un ? Ai-je droit à une fin ouverte ?

 

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A propos de Rémi Boiteux

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