Célèbre pour ses comédies (Whisky à gogo, Tueurs de dames) et quelques incursions dans le genre (Au cœur de la nuit), la compagnie Ealing Studios fit les beaux jours du cinéma britannique durant les années 40 et 50. Vivier de talents, elle donna leur chance à des cinéastes tels qu’Alexander Mackendrick, Charles Crichton ou Basil Dearden. En 1958, Seth Holt, talent maison qui a jusque-là œuvré au montage de Noblesse oblige ou Champagne Charlie, se voit confier la réalisation de Nowhere to Go, épaulé par Dearden. Il adapte lui-même un roman de Donald Mackenzie aux côtés de Kenneth Tynan, à la plume sur la version de Macbeth de Roman Polanski. Polar sombre dans la plus pure tradition, le long-métrage narre les mésaventures de Paul Gregory (George Nader), condamné pour vol et fraîchement évadé de prison, qui décide de reprendre ses activités criminelles. Après The Gentle Gunman ou Circle of Danger, c’est une nouvelle curiosité du thriller british qui rejoint la collection Make My Day ! de Studiocanal. Mais que vaut cette première incursion derrière la caméra du futur réalisateur d’Hurler de peur et Confessions à un cadavre ?

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Nowhere to Go est l’avant-dernière production d’Ealing, après que la firme ait été cooptée par les Américains de MGM via un deal avec la BBC. Dans son introduction, Jean-Baptiste Thoret revient sur l’importance de ce rachat discret qui entraîna une évolution évidente vers une approche plus sombre, moins britannique. Dès son pré-générique muet, où le protagoniste s’évade de sa cellule avec l’aide d’un complice, le film fait preuve d’une sécheresse inattendue qui le rapproche des Professionnels, également sorti dans la collection. Se focalisant sur des gestes précis, des objets qui transitent de main en main, le cinéaste déploie une mise en scène minutieuse. Construit en deux parties, autour d’un long flashback, le récit brosse le portrait d’un criminel méticuleux, se basant sur des articles de journaux pour préparer ses coups. Ces derniers apparaissent via des plans d’inserts, tels des gimmicks visuels créant une complicité avec le spectateur. Malgré une romance un peu superficielle, tel un passage obligé du genre, qui a au moins le mérite de mettre en lumière une jeune Maggie Smith dans son premier grand rôle, le long-métrage ne dévie jamais de son approche sèche et sans fioriture. Il ose même s’aventurer vers un humour noir bienvenu, marque de fabrique de la compagnie, tel ce meurtre involontaire au modus operandi absurde.

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Paul Gregory est un protagoniste atypique qui détonne dans le paysage du polar. Arnaqueur affable et charmeur qui se fait passer pour un dramaturge en plein processus de création (créant un parallèle entre les activités criminelles et artistiques), il se révèle rapidement maladroit et incapable. Certes son évasion à l’organisation millimétrée avait introduit un professionnel implacable, mais cette introduction tient de la fausse-piste. Le scénario va par la suite s’amuser à déconstruire peu à peu cette image de façade. Chaque étape de son plan se trouve ainsi mise à mal. D’un simple détail accidentel, à l’instar de cette coupure au doigt qui risque de le trahir, à un oubli (la chaussure orthopédique qu’il porte pour boiter) en passant par de mauvais calculs (sa peine de prison, l’intrusion ratée dans une maison). Chaque décision semble compromise par le pur hasard ou une incapacité crasse, renforçant l’empathie envers cet anti-héros. Rarement le cinéma des années 50, et principalement le film noir, n’avait osé s’aventurer du côté du beautiful loser, figure centrale des 70’s. Cependant, les qualités du long-métrage ne sont pas seulement narratives, mais également et principalement formelles.

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Le long-métrage est, comme le signale Thoret, avant tout une œuvre qui fait la part belle aux décors, souvent monumentaux, à l’instar de de la maison d’arrêt, sorte de forteresse imposante. Seth Holt, sans doute aidé par son coréalisateur Basil Dearden, dont la participation reste floue, déploie une gestion de l’espace quasi irréelle qui flirte avec l’expressionisme pur. La photo de Paul Beeson (Starcrash) multiplie les plans signifiants parfaitement construits, à l’image des visages des personnages qui se démultiplie sur les reflets d’un pare-brise et d’un rétroviseur. Le film est aussi l’histoire d’une évolution à la fois géographique et sociale, au sein de l’Angleterre. On passe ainsi de plans nocturnes sur une ville anxiogène, à une planque dans un appartement cossu, jusqu’à un final au cœur de la campagne profonde. Une conclusion rurale, où se dessine la silhouette d’imposantes usines au loin, sorte de no man’s land sans échappatoire, comme un écho au titre original.
Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.
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