Ne pas se fier -uniquement – au titre français en anglais The Housewife. Il y est bien question d’une femme au foyer, Toko mariée à un homme très pris par son travail et satisfait de la place de son épouse à la maison. Ils ont une adorable petite fille et vivent avec la mère du mari. La famille traditionnelle dans toute sa splendeur auscultée au scalpel par le regard féministe -évidemment – de la cinéaste laisse présager une chronique sociale tragi-comique sur la place de la femme dans la société japonaise contemporaine, encore sous le joug du patriarcat triomphant. L’ouverture en témoigne avec un sens de l’observation et du détail qui rappelle le cinéma corrosif de Hirokazu Kore Eda. Les réactions qui varient entre l’indifférence et l’attention paternaliste du mari font froid dans le dos, entre rire jaune et effroi domestique. Mais le film n’en reste pas là, plus nuancé par la suite. Comme s’il fallait dire les choses une bonne fois pour toute dès le début, abattre les cartes de l’air du temps, avant de rentrer dans le vif du sujet. Toko, épouse soumise jouissant du confort matériel, n’est pas épanouie, c’est le moins que l’on puisse remarquer. Un jour, lors d’une réception traditionnelle, elle croise l’homme qu’elle a aimé follement jadis, Kurata, le seul qui semblait la comprendre dans tout son être, au point que les liens ne semblent pas disparus. Les retrouvailles marquent un bouleversement chez Toko, renouant avec ce qu’elle était. Passionnée d’art et d’architecture, elle décide de s’affranchir et de revenir dans la vie active grâce en partie à Kurata, qui n’a jamais cachée son admiration envers elle malgré l’ironie de ses propos et son comportement ambigu.

The Housewife: Tasuku Emoto, Kaho

Copyright Art House

Toko reprend sa carrière d’architecte, devient amante de Kurata et s’épanouit enfin. Est-ce dire pour autant que The Housewife revête dès lors les habits de la romance à l’eau de rose ? Ce n’est pas si simple, le film s’avérant en réalité beaucoup plus retors du fait de la personnalité complexe du mystérieux Kurata dont on n’arrive pas toujours à cerner  les motivations. Autocentré sur lui-même, cruel avec son entourage, fuyant dès qu’il s’agit de parler de soi, il n’est pas à un paradoxe près. Mais surtout la raison profonde de son retour auprès de Toko – car ce n’est pas un hasard – laisse planer une ambivalence dont on ne parvient pas à saisir le sens.  Est-ce une forme de sadisme, de cruauté ou au contraire un désir de sauver la femme de sa vie d’une vie morne et sans avenir et d’expier ses erreurs passées ? La réalisatrice ne tranche pas, sème le doute sur la personnalité de Kurata. La construction du récit, qui forme une boucle cohérente, y est pour beaucoup. L’introduction, splendide, évoque Takeshi Kitano période Hana-bi par ce sens de l’épure, du découpage, de l’enchainement fluide des plans magnifiquement composés. Et surtout l’harmonie naturelle des couleurs, tel ce voile rouge qui flotte au-dessus de la neige, symbole peut-être un peu grossier de la mort imminente d’un des personnages. Mais en terme purement visuel, la dimension picturale infuse, par sa poésie, le long métrage.

The Housewife: Tasuku Emoto, Kaho

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Yukiko Mishima par la seule expressivité des plans filme sa romance comme un thriller, suffisamment énigmatique pour mettre le spectateur dans un état d’alerte constant, toujours attentif au moindre détail ; à tout moment, le film pourrait vriller, déraper, ce qu’il ne fait pas. Il  est fait de ruptures et de changements de tons constants.  Cet élan narratif et plastique, ces brusques déclinaisons esthétiques, nous induisent en erreur créant un sentiment de frustration. Le sublime est parfois rattrapé par la banalité d’une forme épousant les canons télévisuels d’un naturalisme sans éclat.  Cet entrain mêlé à de la retenue traduit l’état mental de l’héroïne, prise entre son devoir d’être une bonne épouse et une mère présente et le désir de faire voler en éclat les conventions, d’assumer pleinement son égoïsme pour retrouver ce qui faisait d’elle une femme libre et innovante. Si Kurata la réveille à temps, il la plonge aussi dans une grande mélancolie. Cette ambivalence se lit constamment sur le visage de Toko, tour à tour, frustrée, blessée, inquiète, heureuse etc. L’étrangeté physique de l’actrice, Kaho, à la lisière du surnaturel, tout droit sorti d’un manga animé, déjà aperçue dans Invasion de Kiyochio Kurosawa, doit beaucoup à la réussite film, qui feint d’emprunter les codes du genre avec son trio classique (la femme, l’amant et le mari) pour assumer pleinement son statut de mélodrame dont la portée nous échappe parfois entre cruauté et esprit de libération. Ou les deux peut-être.

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