« Primetime » de Lance Oppenheim (Compétition)
Du documentaire (Spermworld, Renfaire) à la fiction, Primetime est le premier long-métrage du réalisateur américain Lance Oppenheim, et il est un échec radical. D’abord par sa thématique anachronique, un sujet d’un autre temps, la télévision et ses dérives, comme si Oppenheim se réveillait au début des années 2000 et à l’avènement des télé-réalités voyeuristes, De Palma, Dan Gilroy, Peter Weir, tous l’ont déjà traité, et avec bien plus de qualité. Puis, Primetime est un film à idée unique (ce show pour dénicher les prédateurs sexuels en direct sur NBC), un film de court-métrage étalé sur plus de deux heures dans un vide problématique, une fois l’idée de l’émission dévoilée, que reste-t-il ? Pas grand-chose, une photographie au style cathodique opportuniste, des références nostalgiques factices (Earl, Lost, l’avènement des séries reines), un Robert Pattinson qui se démène mais qui, au fond, existe peu, et des ébauches de personnages sous-développés (le jeune acteur se rêvant à Hollywood alors qu’il n’est qu’un simple pion d’une machinerie qui avale et recrache, la productrice ambitieuse et corrompue, le mégalo-paranoïaque Chris Hansen, le personnage de Pattinson). Dans ce marasme interminable, il y a logiquement la course à l’audimat, à l’exceptionnel, la disparition concrète de l’humain au profit de la guerre des images. Mais que cette idée est vaine, que le sujet n’a à ce jour plus aucun sens (la télévision, en 2026), Oppenheim semble s’être réveillé après 20 ans de cryogénisation pour s’esclaffer des dérives dangereuses de l’exposition télévisuelle, tout est si dépassé, ringardisé, et dans ce concours bidon du pire, une addition salée de références sous-exploitées (Body Double de De Palma en tête notamment). Avec Primetime, cette nouvelle production A24 refoule sévèrement le délire marketing, le film à pitch qui n’existe que par son idée originelle, mais qui ne raconte rien de plus que ce que l’on sait depuis des dizaines d’années, il n’existe que par la génération abusive d’idées nostalgiques, de réincarnation du début des années 2000, le pont avec notre époque est inexistant, cette guerre contre la pédophilie purement factice et obscène, le film dégage un désagréable sentiment d’arnaque, d’objet pré-mâché A24 prêt à l’emploi et à séduire par le piège de la nostalgie. Mais de nouveau, si l’on analyse le film froidement, son contenu est d’une pauvreté affligeante. Primetime est un échec, et sa présence en Compétition suit ce désir depuis plusieurs années de Venise de proposer un cinéma faussement moderne et novateur, mais coquille vide et pur objet marketing (The Whale, The Smashing Machine récemment ayant soulevé les foules vénitiennes). On ne tombera pas dans ce piège bien trop gros pour y croire. Lorsque le show devient la vie, que le monde professionnel pénètre le privé, les barrières tombent, les limites disparaissent, et il n’y a alors plus aucune considération humaine, mais une simple guerre des chiffres, inlassable, insoutenable, drainant toutes les dérives du star-system, et de l’écran en gourou incontrôlable des masses. Il y avait pourtant là une matière, mais qui disparaît si vite en un simple nuage de fumée, indolore et invisible.

« Les cœurs affamés » de Nanni Moretti (Compétition)
C’est une histoire de destin, de destin amoureux, Nanni Moretti nous invective à croire à l’amour qui s’écrit, indélébile, l’amour qui traverse les âges (l’histoire s’étale sur plus de 20 ans), les frontières, les amours parallèles conjugaux, les enfants, la famille. Dans un Monde qui pense l’amour plus en multiple qu’en duo, plus ouvert que fermé, Moretti lui, avec bien moins de hauteur et de poésie que ses précédents long-métrages (notamment Tre Piani en 2021) et avec un aplomb terre à terre prend la tangente inverse : le destin a réuni Matteo (interprété par Louis Garrel) et Greta (interprétée par Jasmine Trinca), sur un court de tennis, le jour du mariage de Greta. Et depuis ce jour précis, Matteo attendra que la vie lui ouvre une seconde chance de rencontrer Greta. Au cœur de cet amour prédestiné, le père de Matteo qui vit ses dernières heures, le destin adolescent de la fille de Greta, rompue dans une dépression pesante, le passé douloureux de Matteo et une séparation brutale avec Théa, la mère de son enfant. En jouant la carte du mille-feuille amoureux, Moretti multiplie les intrigues pour habiller le destin hors-norme de Matteo et Greta, une histoire cinématographique, irréelle, et pourtant concrète, un sentiment indélébile qui s’impose dans une mise en scène soignée, follement élégante, empreinte comme toujours d’une forme d’ironie du sort pour éviter toute lourdeur. Garrel face à Trinca, il n’y a qu’à apprécier ce spectacle de la nuance, des regards qui s’enlacent, de cette qualité de grands interprètes qui n’outrepassent jamais leurs personnages. C’est donc avec Les cœurs affamés un appel solennel à la grande, belle et romantique histoire d’amour, celle que l’on peut essayer d’oublier, de cacher, mais qui systématiquement revient à la charge, celle qui peut rendre fou, qui peut entraîner sa propre chute, ou à son inverse, une élévation salvatrice. Et l’amour avec Moretti, il suffit de se laisser bercer, parfois berner, il suffit d’y croire, sous « She’s a Rainbow » des Rolling Stones ou un live de Bruce Springsteen, la force au quadragénaire qui aime comme un vingtenaire, un appel fougueux au classicisme, à la simplicité d’aimer, et ne cesser de le faire. Il est donc évident que Les cœurs affamés est une réussite implacable, automatique, qui se déguste, et s’apprécie comme une vieille bouteille de Saint-Émilion en fond de cave, c’est indémodable.

« Tijuana, todavia » de Gabriel Gutierrez Morales (section College cinéma)
Là encore, une nouvelle histoire d’amour contrarié, celle qui va se nouer entre Chava, un Mexicain d’une cinquantaine d’années et Maksim, jeune Russe immigré de 22 ans, habitant pour le moment un refuge à Tijuana dans l’espoir de l’obtention d’un visa pour traverser la frontière mexicaine légalement et rejoindre les États-Unis. Le tout premier contact se fait par Grindr, mais par hasard, Chava rencontrera Maksim avant qu’il ne dévoile son identité. Mais rapidement, l’un et l’autre vont se retrouver, Chava accueillera et hébergera Maksim dans la maison de son oncle absent, un lien commencera alors peu à peu à se nouer entre les deux. Le film installe une ambiance pesante et malaisante : au-delà de la saisissante différence de physique (ces corps à plus de 20 ans d’écart), tout semble forcé, calculé, l’un profitant de la situation de l’autre dans une machinerie amoureuse trouble et questionnante. Il est même difficile d’y voir de la sincérité, et la mine antipathique de Maksim (interprété par Petr Filimonov) n’arrange rien. En effet, avec son corps frêle, sa mine hagarde, ce gamin déraciné et paumé irrite. Mais face à lui, Chava interpelle tout autant : cet homme seul de 50 ans qui n’a jamais encore réalisé son coming-out prend des allures de gamin irresponsable et lâche. Il y a alors dans ce premier long-métrage mexicain une troublante sensation de gêne, mais c’est aussi cette gêne qui en fait son intérêt, nous pousse dans l’inconfortable, dans cette zone particulière où les personnages peuvent rebuter mais en même temps fasciner, de la nuance, de l’aspérité, un scénario simpliste qui n’existe que par l’âpreté de ses personnages. Tijuana, todavía a des airs repoussants, mal-aimables, un film qui pousse vers une animosité à ses personnages joue dangereusement. Mais évite en contrepartie une forme de classicisme et de déjà-vu rédhibitoire. Il n’y a donc pas à s’extasier dessus, mais lui laisser le bénéfice du doute, car derrière cette histoire queer s’impose un certain regard, plutôt singulier, celui d’un cinéaste qui nous sort d’une zone de confort pour nous heurter, nous interpeller, en tentant de nous émouvoir là où l’on aurait du mal à l’être. Au-delà de la question sentimentale, il est aussi un film géographique, Tijuana est filmée comme désertique, une morne plage déserte et abandonnée, dangereuse, une zone morte, une zone tampon, de passage pour les États-Unis. Et cette maison chaotique sens dessus dessous amplifie le malaise, et l’inanimé des paysages extérieurs et intérieurs. En métaphore plausible de troubles intérieurs, ces extérieurs sont tout autant pesants et désagréables à l’œil. Il y a donc une identité dans ce premier long-métrage, une forme d’espoir, autant malaisant soit-il.

« Possible Love » de Lee Chang-dong (Compétition)
C’est un séisme sourd que ce tant attendu Possible Love après l’exceptionnel Burning en 2018, le grand retour de Lee Chang-dong, et il le fait par un hurlement contenu, un film politisé, social, révolté, un film qui fait face à la perversion du mépris de classe, au voyeurisme intellectuel, à la déshumanisation des classes ouvrières, à l’hyper-individualisation des classes privilégiées. Tout est dit, tout est lu, tout est contenu dans un seul regard, celui de Ho-seok (interprété par Sul Kyung-gu), lui qui a été licencié puis emprisonné après s’être fait tabasser par la police coréenne lors d’une manifestation contre la fermeture de son usine. Il y a donc ces deux mondes qui cohabitent, se confrontent, interagissent, mais qui jamais ne s’interpénétreront : la frontière est bien scellée. D’un côté, une documentariste et son mari millionnaire en golden-boy déconnecté des réalités ; de l’autre, ce couple d’ouvriers sur lequel se base le documentaire de Ye-ji (interprétée par Cho Yeo-jeong). Au milieu, l’enfant du couple prolétaire en témoin muet d’un implacable destin, le sien, lui qui jamais ne pourra dévier du chemin tracé vers le monde ouvrier qui l’attend patiemment (et cette séquence révoltante avec le jardinier). Car même si Chang-dong choisit la pudeur et la finesse, le film est un violent pamphlet anticapitaliste qui filme à la fois la sphère boursière dominante (par le mari), mais aussi la classe intellectuelle (par la cinéaste) en bouffons inconscients et manipulateurs des masses, opportunistes exécrables dans un mépris de classe sournois, chuchoté, et pourtant dégoulinant dans chacun des plans. La mise en scène est franchement sensationnelle, d’un niveau stratosphérique de maîtrise et d’intelligence, chaque élément s’enchaîne et s’accorde, un hommage appuyé au Décalogue de Kieślowski (confirmé par un message écrit à sa fin), le film lorgne également et bien franchement du côté de Chabrol (Rien ne va plus), Brizé ou Laurent Cantet, on sent une patte française dans ce cinéma révolté, chahuteur des consciences, un film qui en impose par sa férocité, mais aussi sa pudeur, son engagement comme sa distance pacifiste : il y a de la souffrance, partout, tout le temps, et pourtant de l’amour, de l’amour indéfectible du côté du couple d’ouvriers plutôt que la robotisation émotionnelle foudroyante de dégoût des bourgeois isolés. Mais là où le film dépasse les espérances, c’est par sa radicalité consciente, son engagement total dans la défense ouvrière, et sa démonstration implacable que les dérèglements systémiques de nos sociétés occidentales viennent toujours d’en haut, et que jamais le plus faible ne pourra être tenu responsable de l’effondrement social et humain de nos sociétés capitalistes. Mais là où le film est encore plus terrifiant, c’est qu’il démontre encore un peu plus que ces deux mondes ne se voient plus (malgré la caméra omniprésente et voyeuriste), ne se parlent plus, car le mépris sera toujours le grand gagnant tant que le collectif ne reprendra pas la main sur l’individu. Avec Possible Love, Lee Chang-dong frappe un gros coup à la porte du Lion d’or, et pour des raisons profondément louables.

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