Direction la Quinzaine des cinéastes pour découvrir le dernier film de Radu Jude, Le Journal d’une femme de chambre. Et comme souvent avec Jude, le film est clinique, aiguisé, acide à souhait sur cette bourgeoisie bien-pensante de salon, ce ton moralisateur au racisme passif, à la hiérarchisation sociale et ethnique insupportable, que Jude tourne en dérision avec un Vincent Macaigne imbitable. Mais si le film fonctionne si bien, c’est aussi grâce à son personnage principal, Célestine, interprétée par la formidable Ana Dumitrașcu, qui est d’une retenue judicieuse face au duo Macaigne/Mélanie Thierry. Là encore, comme à son habitude, Jude multiplie les formes (prise de vue à l’iPhone, pièce de théâtre, conte) pour un pamphlet hilarant et d’une remarquable justesse contre cette Europe occidentale méprisante face à celle de l’Est, se prétendant grande spécialiste géopolitique tout en étant totalement déconnectée des réels enjeux humains du terrain. Il y a de la liberté dans ce journal : la liberté de balancer sans retenue, la liberté de filmer l’absurde à travers les mots d’Octave Mirbeau, et donc de confirmer, encore et toujours, que Radu Jude est bien l’un des cinéastes les plus passionnants de ces dix dernières années. 

Encore du Virginie Efira. Après Histoires parallèles hier d’Asghar Farhadi, la voilà dans le dernier film de Ryusuke Hamaguchi, Soudain, en compétition officielle. Film ample (3h15), Hamaguchi nous parle de l’accompagnement spécialisé des personnes âgées atteintes de maladies neurodégénératives comme Alzheimer notamment, et, à travers ces atteintes incurables, de l’accompagnement progressif à la mort. Mari-Lou (Virginie Efira) est la patronne de cet EHPAD nouvelle génération, et ce néo-concept de l’humanitude basé sur le toucher, l’écoute, l’accompagnement rapproché, la mise en mouvement et l’interaction permanente avec le malade. Ce que construit Hamaguchi avec cette humanitude, avec cette amitié qu’il bâtit pas à pas entre Mari-Lou et une metteuse en scène japonaise, Mari Morisaki, c’est une leçon simple de bienveillance, d’humanisme, un film pédagogique sur le réapprentissage de ce que doit être une relation à l’autre. Le film est profondément sensible, délicat, avec une mise en scène si fine, un film aérien, solaire, mais qui ne laisse aucune place à la mièvrerie. Cette amitié entre Mari et Mari-Lou est un modèle de don à l’autre ; on s’y retrouve happé, puis rapidement bouleversé. Comme avec le Radu Jude, le théâtre a aussi ici toute sa place : les corps vont alors s’assembler, les visages vont s’apaiser, et de cette maladie taboue qu’est Alzheimer, Hamaguchi en fait un sujet de débat médical (avec des leçons de rééducation orthopédique), mais aussi idéologique (avec une grande théorisation anticapitaliste en son cœur). De l’intérieur à l’extérieur, de Kyoto à Paris, un Hamaguchi en totale maîtrise, qui s’appuie aussi sur des personnages secondaires inspirants (notamment l’acteur de théâtre japonais). Dans ce monde qui isole et individualise, sans niaiserie aucune, Hamaguchi nous rappelle un fait essentiel : la compréhension de l’autre commence déjà par le fait d’y prêter attention, et que, d’un simple regard, d’une simple discussion (Mari-Lou et Mari ne cessent de rappeler à quel point elles aiment débattre ensemble), d’une simple main posée sur une épaule, l’essence même de notre humanité est bien là, dans l’interaction à l’autre ; un fait simplissime, mais de plus en plus oublié. 

Et on termine avec Marie Kreutzer et un autre film en sélection officielle, Gentle Monster. Lucy (interprétée par Léa Seydoux) voit débarquer la police criminelle de Munich chez elle ; une perquisition est en cours, les ordinateurs de son mari embarqués. Au départ sans explication, l’on comprend rapidement qu’il est soupçonné de possession et de recel de matériel pédophile. Un monde s’effondre alors, son monde à elle, et le silence assourdissant qui s’installe. La honte, le mensonge, et surtout la peur, car ils ont un enfant ensemble, le jeune Johnny, et la logique crainte de Lucy pour lui. Lorsqu’un film repose si fortement sur son acteur, ce n’est généralement jamais bon signe. Ici, une Léa Seydoux absolument remarquable porte à bout de bras cette affaire sordide, et histoire vraie. Elle performe, écrase le film de sa prestance, domine sa réalisatrice, et prend alors une place démesurée dans le cadre. Le film, lui, vivote, cherche son identité, utilise la musique, à répétition, pour tenter de faire vivre son image ; la photographie est léchée, la mise en scène hyper calibrée, mais tout cela manque de vie. Il y a bien chez Kreutzer cette fascination de l’entre-deux, l’amour de son mari face à son dégoût le plus total, une envie de le croire, puis la vérité, cruelle et intenable, qui ne cesse de l’assommer. Mais si peu d’identité. Et puis son fils, Johnny, et ses éternelles questions sur les sévices qu’il a pu subir dans le passé. Là où un Michael Haneke des bons jours peut pénétrer le mal avec bien plus de profondeur, ou Justine Triet les profonds bouleversements intérieurs de ses personnages féminins avec bien plus de nuances, Kreutzer, elle, semble encore si loin de ses intentions louables. Reste donc une Léa Seydoux magnétique, qui pourrait repartir avec un prix d’interprétation.

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