Dans une séance de minuit à l’ambiance stade de foot, où le logo Canal Plus n’a pas arrêté de se faire huer sous des « Bolloré enculé », c’est dans une atmosphère électrique que se lance le dernier film de Quentin Dupieux, Full Phil. Et comme toujours chez Dupieux, il s’attaque à un sujet de société en y détournant ses codes, désaxant le social vers la série B, l’improbabilité et surtout l’humour noir et ironique qui martèle son cinéma. Pour son retour au cinéma anglophone après Rubber et Wrong Cops, il s’appuie sur un casting étoilé avec Kristen Stewart et Woody Harrelson, une fille et son père qui tentent de reconnecter l’un à l’autre dans un palace parisien, en pleine guerre civile française dans les rues en contrebas. Il y a le complexe alimentaire : la jeune femme boulimique va transmettre son traumatisme à son père ; plus elle mange, plus le ventre de celui-ci grossit, savant retour de manivelle d’un père ayant traumatisé sa fille lors de son enfance, et un flash-back d’une glace renversée sur son visage. Traumas et transmission, maladie mentale et boulimie, mais pas que. Étrangement, Dupieux positionne son regard du côté du « on ne peut plus rien dire », avec là aussi une succulente ironie lorsque le père se voit surveillé de près par une employée de l’hôtel (jouée par Charlotte Le Bon), par peur que sa colère dérape en violence, ou que ses comportements attentionnés se transforment en attouchements incestueux. Là encore, Dupieux joue les portraitistes contemporains : la France instable, la cancel culture, la transmission parentale des traumatismes de l’enfance. Dans cet amalgame un peu brouillon, il y a comme toujours chez Dupieux à prendre et à laisser, passionnant par instants, mais l’ensemble reste pesant, pas très drôle, et bien en-deçà de ses plus belles réussites récentes (Yannick, Le Deuxième Acte, Incroyable mais vrai). Car là est bien le mal qui ronge Full Phil : son incapacité réelle à faire rire, et si le comique ne porte pas l’improbabilité situationnelle, le soufflé dégonfle très vite. Et l’on ressort donc avec une impression contrariée d’un film bâclé, probable fausse impression, mais générée par son manque criant d’allant humoristique. Tristement, l’on retiendra plus l’ambiance autour du film que le film lui-même.

Au départ, le sujet inquiète : une redondance qui fait face notamment à l’un des films majeurs du XXIe siècle sur le sujet, A.I. de Steven Spielberg. Mais pas non plus si surprenant de voir débarquer le sujet chez Kore-eda avec Sheep in the box, une évolution presque logique de ses analyses et décorticages familiaux. Un couple a perdu son enfant dans un tragique accident de train ; son souvenir et la souffrance générée sont évidemment omniprésents. Une possibilité leur est offerte : le retrouver sous la forme d’un humanoïde. Au départ hésitants, la vue de l’hyperréalisme d’un autre enfant finit par les convaincre. D’emblée, le film se détourne totalement d’une approche science-fictionnelle ou dystopique, mais Kore-eda utilise ce cadre pour décrypter d’abord le deuil de ce couple, rongé par la culpabilité. Et voilà la première critique : cette culpabilité, certes légitime, mais émotion parfaitement inutile, gangrène la majeure partie de l’œuvre. En effet, le robot-enfant, en pure représentation, est une voie d’accès à l’acceptation du drame, et surtout à l’apaisement de cette culpabilité. Mais Kore-eda, à force d’abattre cette carte, élude toutes les autres étapes décisives d’un deuil. Je trouve alors le film rongé par cet aspect binaire. Malheureusement. Puis, tout semble brouillon, confus, jamais l’on ne comprend réellement l’enjeu de cet enfant retrouvé. Il installe notamment une pseudo-révolte où les enfants robots se retrouvent entre eux pour échapper à leur destin de machine : dans quel but ? Kore-eda semble donc ne jamais réellement utiliser toutes les questions méta soulevées par cet enfant d’emblée factice ; le point de vue est uniquement du côté des parents, et lui semble abandonné à un sort dont le réalisateur ne se préoccupe pas. Errant, délaissant sa puce GPS, il est là mais ne dégage rien, et sa présence est dramatiquement d’une fadeur impardonnable. Lorsque l’on repense à A.I., et à cette solution absolue dans le regard de David, c’est un autre monde. Kore-eda semble alors avoir été totalement dépassé par son sujet, qui au final ne traite pas ce qu’il promet pour rester dans sa zone de confort intra-familiale. La tentative est donc clairement ratée.

Quelle attente face au grand retour de László Nemes à Festival de Cannes après Le Fils de Saul, qui reste accroché encore dans beaucoup de mémoires. S’attaquer à Jean Moulin, tâche ardue, monument historique, et sujet éminemment délicat, car très attendu, notamment pour une première présentation mondiale ici en France. Et l’importance a peut-être fragilisé Nemes : le film est un bloc, structuré, calibré, mais en contrepartie se voit cloisonné dans sa structure archétypale historique, et c’est comme si l’on sentait un Nemes en bon scolaire plutôt qu’en grand cinéaste, parasité par l’importance historique et limitant alors ce qu’il est, son identité propre de cinéaste, qui ici existe très peu. À l’instar d’un Gilles Lellouche remarquable mais qui, lui aussi, semble transi de crainte d’en faire trop ou pas assez, l’ensemble est tenu, mais déçoit forcément. Car ce que l’on attend de Nemes, c’est un film de cinéaste et non pas d’historien, et c’est clairement sur ce second versant que le film penche dangereusement. Il y a bien le face-à-face passionnant avec Klaus Barbie, la minutie à ne rien édulcorer (des scènes de torture), la précision à tous les plans, et le film ne souffrira d’aucun reproche sur sa capacité à retranscrire la véracité du moment. Mais il s’empêche de dépasser Moulin, dépasser l’Histoire : à force donc d’avoir voulu universaliser sa lecture, il l’a rendue convenue et didactique. Ce Moulin est un film d’école, au devoir pédagogique. À Cannes, nous attendons bien plus : un film de cinéaste qui déborde du sujet, alors que Nemes ne s’en détache jamais, un possible manque d’ambition conséquence du monument représenté par son sujet.

Et on termine avec le très attendu Hope de Na Hong-jin, en compétition officielle. Et après l’enchaînement de trois films en compétition cadenassés par leur sujet, sclérosés dans une mise en scène convenue et académique (Kore-eda, Herry, Nemes), Na Hong-jin retourne la table avec une proposition diamétralement opposée. Un bœuf est retrouvé étripé sur une route, un village s’organise et part à la recherche de son auteur. Rapidement, l’idée d’un monstre disproportionné prend de l’épaisseur, puis de sa recherche s’engage une course-poursuite pour l’abattre, entre lui, le géant difforme, et des membres du village. Puis l’histoire prend alors une autre tournure lorsque l’on comprend qu’il n’est pas une bête isolée, mais qu’il fait partie d’une civilisation extraterrestre échouée sur Terre. Classique instantané, Hope emporte tout, grandiose et opératique course après la mort, le film est d’une générosité totale, il n’y a ici aucun calcul, aucun compromis, mais une libération d’une furie à la fois destructrice mais aussi créative, car si Hope se positionne principalement dans l’action et le combat, il vient aussi réussir à la fois à nous faire mourir de rire (et un récit scatophile déjà culte) et à nous toucher brutalement, sans prévenir (cette séquence tout autant mémorable des larmes du monstre, du Prince, et du cœur en fin de film). Na Hong-jin réussit donc à pousser tous les curseurs au maximum, jusqu’à chercher l’anthologie, et cette invasion légendaire qui porte encore un peu plus loin le film dans les hautes sphères de l’action sci-fi. Mais il est surtout un immense bol d’air en pleine compétition cannoise, une preuve à l’appui que la libération créative de son auteur est primordiale pour faire vivre un film, son identité doit s’affirmer, marquer la pellicule, et là où Hope existe par elle-même, il est frappant de le voir en compétition officielle, là où cette année beaucoup ont du mal à s’extirper d’un poids auteuriste pesant sur la création. De la grâce, du culte, de l’improbable, de l’action grandiloquente, de l’humour irradiant, et le sentiment pugnace d’avoir vu et vécu un moment rare, celui d’une Terre contaminée, envahie par un autre monde, un monde qui nous dépasse, nous écrase par une grandeur d’ailleurs, par un envahisseur en faux ennemi, et ces séquences finales apocalyptiques qui résonnent en géantes. Qu’il est fou, qu’il est jouissif ce Hope qui se permet tout, et qui réussit après tout.

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