Alors qu’il cherchait à rejoindre l’Europe, le jeune Ramin, passager clandestin sur un cargo depuis la Turquie, débarque contre toute attente à Vera Cruz. Cette situation cocasse est le point de départ de Luciérnagas, qu’on aurait pu sous-titrer Les tribulations d’un Iranien au Mexique tant ces circonstances flirtent a priori avec la veine rocambolesque. Si l’on a en tête les terribles obstacles rencontrés par ceux qui fuient leur pays, la réalisatrice choisit ici de s’éloigner en partie des clichés du genre pour traiter sur un mode décalé et sensible les difficultés traversées par un réfugié.

Et d’abord en décidant de mettre en scène l’attente et l’immobilité. Car Ramin, échoué par hasard à Vera Cruz, souhaiterait repartir mais y est bloqué. Multipliant les petits boulots, le jeune homme essaie d’économiser mais ne parvient pas à réunir la somme nécessaire à son voyage. Vivotant dans un hôtel vétuste dont il semble être le seul occupant, il se sent pris au piège d’une destination qu’il n’a pas choisie et d’un destin qui lui aurait joué un drôle de tour. Vera Cruz s’apparente ainsi à un sas, un lieu de transit, dans lequel Ramin se sent condamné à rester. Cette impression de flottement est renforcée par des plans récurrents qui montrent un paysage portuaire cerné par la brume de chaleur, où d’immenses navires arrivent et repartent lentement, et une ville qui tourne au ralenti, comme désertée par ses habitants.

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            La ville de Vera Cruz semble être au moins autant au cœur de Luciérnagas que son personnage de jeune réfugié. Plasticienne, formée à la photographie et à l’architecture, la réalisatrice Bani Khoshnoudi laisse percevoir ici son intérêt pour une ville elle-même symbole d’exil et d’immigration. Officiellement fondée par Cortes, riche d’un passé glorieux et d’une histoire coloniale complexe, carrefour de différentes civilisations, Vera Cruz était autrefois également connue pour son intense vie culturelle. Abandonnée par ses habitants les plus riches, qui lui préfèrent les États-Unis, elle est montrée dans le film comme une ville décrépite, aux contours fantomatiques. La réalisatrice multiplie les plans de bâtiments auparavant fastueux, qui ne servent désormais plus que de refuges aux oiseaux et où une végétation luxuriante a repris ses droits. La cité oubliée et vide entre ainsi en résonance avec la nostalgie du héros, lui aussi tourné vers son passé mais forcé de tourner la page. Zone intermédiaire, elle n’est pas sans évoquer les limbes où errerait sans fin l’âme tourmentée de Ramin.

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Les « lucioles » (Luciérnagas) du titre esquissent toutefois un horizon lumineux pour le héros. La cinéaste dit avoir voulu à travers cette image dépeindre « un groupe d’individus qui émane et communique dans la nuit en cherchant à se rapprocher sans jamais se toucher. ». C’est ainsi que la rencontre entre Ramin et Guillermo, un ancien gangster venu du Salvador, donne lieu à une relation ambiguë, faite de curiosité et de fraternité, d’attirance et d’incompréhension, et s’avère une étape décisive dans la redéfinition du héros pour lui-même et pour les autres.

Si l’on peut reprocher à Luciérnagas un propos un peu ténu qui laisse un goût d’inachevé, reconnaissons que le film propose une jolie variation sur la notion d’exil et d’acclimatation, magnifiée par une très belle photographie.

Durée : 1h25

Arash Marandi : Ramin ; Edwarda Gurrola : Leti ; Luis Alberti : Guillermo ;
Eligio Meléndez : Jorge ; Ishbel Mata : Rosi ; Eduardo Mendizábal : Ernesto ; Uriel Ledezma : Cuyo

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