Spleenorama affiche

« Je veux voir la maison, tu veux voir la maison, il veut voir la maison, nous voulons voir la maison, vous voulez voir la maison, ils veulent voir la maison »…

Poursuivant sa recherche formelle entremêlant musique live et théâtre et comme il l’avait fait précédemment dans son spectacle Memories from the Missing Room avec le groupe Moriarty, le metteur en scène Marc Lainé nous propose Spleenorama en compagnie du chanteur Bertrand Belin.

Tout commence à l’enterrement du personnage très exactement interprété par ce dernier (Laurent) et par le retour de Lucas (Matthieu Cruciani) après des années d’absence. Lucas n’est pas le bienvenu et Yannick (Guillaume Durieux) est là pour le lui rappeler à grand renfort de menaces et d’intimidation. Accompagnés d’Isabelle (Odja Llorca), ils formaient tous quatre un groupe de rock, « le meilleur groupe du monde », avant que leurs divergences, le départ de Lucas et le caractère fantasque et autodestructeur de Laurent ne finissent par tuer dans l’œuf les rêves de succès et de gloire. Confrontés aux fantômes du passé, les trois protagonistes  devront faire face à un choix : se retrouver ou s’abandonner une nouvelle fois. Il se pourrait bien que la présence fantomatique de Laurent puisse être la clé de ce nouveau dilemme…

Désireux de faire cohabiter musique et théâtre tout en s’éloignant un maximum du format classique de la comédie musicale, Marc Lainé renouvelle la forme du théâtre « en musique » et expérimente les pistes que cet objet permet en termes de scénographie et de narration.

(c) Jean-Louis Fernandez

(c) Jean-Louis Fernandez

« Au départ, j’avais défini Spleenorama comme un  projet de comédie musicale, pour rire, en sachant que  Bertrand Belin serait absolument réfractaire à cette  idée, ce qui n’a pas manqué de s’avérer exact ! Nous ne  voulions pas que les paroles des chansons originales composées par Bertrand Belin, viennent illustrer les situations ou les « états intérieurs » des personnages,  ni qu’elles prennent directement en charge une part du  récit. Nous souhaitions que ces chansons fassent écho  à la fable, mais « mystérieusement », qu’elles ouvrent  des nouvelles pistes », Marc Lainé à propos de Spleenorama, propos recueillis par Aude Lavigne

Comme le metteur en scène les définit lui-même, les chansons qui égrainent le spectacle ne sont pas illustratives mais viennent ponctuer l’histoire et l’ambiancer, formant un socle paradoxalement aussi primordial que discret. Nous ne sommes ainsi pas dans une pompe musicale instable et schizophrène qui ne saurait trouver sa place à aucun moment mais dans un tout homogène.

Si Memories from the Missing Room souffrait d’une forme un peu bancale (le spectacle entremêlait également, en plus de la musique et du théâtre, le dessin), Spleenorama déploie ici une cohérence bien plus assise ainsi qu’un équilibre brillamment atteint.

En effet, chansons et intrigue se mêlent parfaitement, la thématique du groupe de musique servant sans doute l’insertion. Le spectateur n’a à aucun moment l’impression d’assister à un simple concert : Bertrand Belin prend véritablement en charge son personnage de Laurent, lui donnant corps et voix. Les flashbacks incessants sont également très bien amenés dans la continuité des scènes sans que cela paraisse perturbant ni même artificiel, un néon à jardin indiquant subtilement quelle époque est représentée. Se faisant, Marc Lainé semble avoir trouvé le juste équilibre entre théâtre et musique, aucun des deux ne phagocytant l’autre, le tout dans une ambiance dense et psychologique des plus riches.

(c) Jean-Louis Fernandez

(c) Jean-Louis Fernandez

Si la forme semble maîtrisée, le fond témoigne malheureusement d’une certaine fadeur de l’intrigue évidente. Les personnages étant très dessinés et les enjeux introduits dès le début, l’histoire manque ainsi cruellement d’enjeux et ne surprend jamais. On retrouve en effet et cela dès la scène d’introduction, toutes les clés de l’intrigue sans qu’aucun véritable rebondissement ne vienne enrichir la dramaturgie de l’histoire qui nous est racontée, creusant par le bas une fosse dans lequel le rythme et la psychologie des personnages s’enfoncent inexorablement. De même, l’évolution des différents protagonistes n’est pas flagrante ce qui concourt à cette impression de surplace gênante que la forme originale ne permet néanmoins pas d’occulter.

Au niveau de l’interprétation, si le personnage de Bertrand Belin s’avère attachant dans cette position fantomatique et charismatique particulière qui est la sienne, c’est le jeu de Matthieu Cruciani, très précis, qui attire l’attention. Avec une économie du geste, il parvient à insuffler à son personnage une certaine ambivalence qui permet au spectateur de s’identifier dans ce rôle particulier de l’observateur.

En conclusion, Spleenorama est un spectacle intéressant qui, bien que parfois bancal, illustre parfaitement la démarche cohérente d’un metteur en scène prenant des risques.  À suivre…

A découvrir jusqu’au 4 octobre au théâtre de la Bastille.

interprétation :
Bertrand Belin (Laurent)
Matthieu Cruciani (Lucas)
Guillaume Durieux (Yannick)
Odja Llorca (Isabelle)
collaboration artistique :
Aurélie Lemaignen
création lumières :
Kelig Lebars
création sonore :
Nicolas Delbart
régisseur général :
Jean Huleu
assistante à la mise en scène et régisseuse de plateau :
Amélie Poirier
Production et diffusion :
Colin Pitrat et Charlotte Brouzet/Les Indépendances

A propos de Alban Orsini

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