"Mademoiselle Else" – tg Stan – Théâtre Bastille

Belle et sensible : voici Else.
 
 
La jeune femme se tient debout, contrainte dans l’espace d’un petit carré de bois. Pas un pied dehors. Frêle esquif face au dilemme.
Parce que son père, endetté, est sommé par la justice de rendre une somme d’argent conséquente, Else se retrouve confrontée à un choix des plus sordides. En vacances dans une station thermale italienne, elle va devoir demander de l’aide au richissime marchand d’Art Dorsday. Ce dernier accédera à cette requête de verser les 30 000 florins dus à la seule condition qu’Else accepte de se montrer nue. Tiraillée entre son devoir de fille et son intégrité, Else va peu à peu sombrer dans une réflexion des plus complexes mélangeant émancipation, mort et responsabilité.
 
Adaptée d’une nouvelle d’Arthur Schnitzler (1862-1931), Mademoiselle Else possède l’originalité de suivre au plus près les pensées de l’héroïne au fur et à mesure de l’intrigue et cela sous la forme d’un long monologue.
 
« Je remets mon châle sur mes épaules, je me lève. Et je sors devant l’hôtel. Il fait déjà un peu frais. Dommage que je n’aie pas mon manteau – ah oui, je l’ai laissé ce matin dans la loge du concierge. Je sens le regard de Dorsday sur ma nuque, à travers mon châle. Madame Winawer remonte maintenant dans sa chambre. Comment je le sais? Télépathie! «Excusez-moi, monsieur le concierge» – «Mademoiselle désire son manteau?» – «Oui, s’il vous plaît.» – «Déjà un peu fraîches, les soirées, mademoiselle. Ça tombe d’un seul coup, chez nous. » – « Merci. » Vais-je vraiment sortir devant l’hôtel? Bien sûr, allons! En tout cas, me diriger vers la porte. Les gens rentrent les uns après les autres, à cette heure. Voici le monsieur avec le monocle doré. Le grand blond avec le gilet vert. Tout le monde me regarde. Mignone, cette petite Genevoise. Non, elle est de Lausanne. Il ne fait pas si frais que cela » Mademoiselle Else, Arthur Schnitzler.
 
(c) Tim Wouters
 
Fort de ce matériel singulier, la compagnie anversoise tg Stan propose un petit bijou de simplicité duquel, au sens propre comme au sens figuré, rien ne dépasse. Le collectif impressionne une nouvelle fois dans la façon qu’il a, à partir d’une idée anodine, de toucher au plus juste. Ainsi donc sur scène, l’exceptionnelle et magnifique Alma Palacios, danseuse de formation, incarne Mademoiselle Else, campée sur son carré de bois aux allures de radeau. A ses côtés, comme en dehors de tout, Frank Vercruyssen évolue en contrepoids, totalement détaché, et interprète l’ensemble des autres personnages tout en prenant en charge lumière et son.
 
« Combien disiez-vous,  Else ? » – Il a fort bien entendu, alors pourquoi me torturer ? «Trente mille, monsieur von Dorsday. Une somme dérisoire, à vrai dire.» Qu’est-ce que je dis là? Quelle sottise. Mais il sourit. Petite sotte, pense-t-il. Il sourit d’un air aimable. Papa est sauvé. Il lui aurait prêté cinquante mille, et avec cela, on aurait pu faire des tas de choses en plus. Je me serais acheté des chemises neuves. Que je suis vulgaire ! Voilà comme on devient. – « Pas si dérisoire que cela, chère enfant.» – Pourquoi dit-il ‘chère enfant’? C’est bon signe, ou pas ? « Pas autant que vous le pensez. Même trente mille florins, il faut les gagner.» – «Excusez-moi, monsieur von  Dorsday, je ne l’ai pas dit en ce sens. Je trouvais juste triste que papa, pour une telle somme, une telle broutille.» – Mon Dieu, voilà que je bafouille à nouveau. «Vous ne pouvez pas imaginer, monsieur von Dorsday, même si vous connaissez un peu notre situation, combien c’est terrible pour moi, et surtout pour maman.» – Il met un pied sur le banc. Il croit que c’est élégant ou quoi? » Mademoiselle Else, Arthur Schnitzler.
 
(c) Tim Wouters
 
En résulte un spectacle tout à la fois drôle et touchant, où l’on suit avec empathie les réflexions d’une jeune femme de son temps, jusqu’au dénouement émouvant. Précis et bordélique, la mise en scène est brillante d’ingénuité autant que d’ingéniosité. Alma Palacios est une véritable révélation, prenant à cœur et à corps ce vibrant monologue qui rend justice à un personnage qu’elle incarne avec précision et justesse.
 
Un très joli moment à découvrir dans le cadre des 3 Pièces jouées actuellement par TG Stan au Théâtre Bastille.
 
 
 
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Entendu dans la salle : « La comédienne était magnifique… et quels yeux ! ».  

A propos de Alban Orsini

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