Sous l’apparent classicisme du grand tableau (vaillance féminine, petite paysannerie et monde en transformation), « Sunset Song » est une évocation des thèmes chers au réalisateur anglais : la famille, la condition populaire, la vision transcendante d’une mémoire sensitive et poétique. Le récit de la famille Guthrie et surtout de leur fille Chris, des fermiers écossais de condition très modeste, se situe quelques années avant la première guerre mondiale, mais fait directement écho aux films de fiction d’inspiration autobiographique réalisées par Terence Davies. Le petit miracle de mise en scène de « Sunset Song » est de se tenir une fois de plus sur un point d’équilibre : ni emphase lyrique ni misérabilisme glauque, mais une sensibilité attentive qui sait s’insinuer pour trouver une justesse de voix et de forme, et un lyrisme plutôt doux.

On ne cache pas notre enthousiasme de renouer (enfin) avec Terence Davies, cinéaste trop rare à la carrière intermittente, auteur d’une trilogie et sorte d’auto fiction, qui compte parmi les œuvres majeures du cinéma britannique avec celle de l’écossais Bill Douglas. Davies a partagé sa filmographie entre œuvres d’inspiration autobiographiques et adaptations littéraires. Les deux productions se recoupent à travers l’évocation familiale, la difficulté d’échapper aux conventions et aux déterminismes sociaux, et enfin, un goût persistant pour les chansons traditionnelles – une manière de transcender collectivement la violence et la pauvreté des existences. Les films de Davies, plutôt tristes et mélancoliques, s’inscrivent le plus souvent dans une temporalité intime traversée de visions et réminiscences. Son cinéma convoque la mémoire en la superposant au vécu dans des entrelacs élégamment composés, avec cette sorte de suspension qui peut faire basculer chaque scène dans un passé irréversible ou lui donner une permanence indélébile. Leur grande beauté tient à cette manière de saisir par la mise en scène, non pas les faits biographiques et leur seul réalisme, mais la façon délicate ou violente qu’ils ont de s’imprégner en chacun, ou inversement, cette opération de la conscience qui saisit les moments vécus avec un soin de philatéliste, le souffle presque coupé et le geste en arrêt devant leur fugacité.

Sunset song - Photo 1 © Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

(c) Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

Ce dernier film, « Sunset Song », s’ouvre sur un printemps radieux, celui d’un champ de blé dans lequel Chris est étendue pour rêver. La jeune femme se redresse pour s’asseoir et apparaît confondue, le corps et la tête parmi les épis, comme une première promesse avant la moisson. Chris (Agyness Deyn) est la fille des Guthrie, de petits fermiers du comté d’Aberdeen en Ecosse. Soutenue par ses parents fiers de ses dispositions intellectuelles, elle goûte à ses derniers moments d’insouciance, et surtout à l’avenir qui s’ouvre devant elle : devenir institutrice, et gagner une chance plutôt rare d’émancipation. Le nouveau siècle appelle des changements mais les mentalités restent très timorées : certains parlent de socialisme et d’éducation mais la majorité rurale défend avec véhémence les autorités religieuse et paternelle… Cela, Davies l’expose sans lourdeur : ce sont des tableaux sans paroles, des bribes de scènes ou de dialogues, des concentrés elliptiques.

Sunset song - Photo 2 © Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

(c) Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

Dès cette introduction, entrée en matière assez immersive, le réalisateur pose un rythme, et l’environnement, visuel et sonore, du film tout entier. C’est une marche lente et contemplative au lyrisme discret, dans lequel les silences, forcés ou coutumiers, n’écrasent pas complètement le caractère sensoriel de la mise en scène. La voix off nous dit que nous sommes avec, et dans le personnage de Chris. Mais nous ne faisons pas que suivre sa parole de narratrice (qui s’estompera pour laisser libre cours au récit), nous épousons également ses regard et sensibilité qui nous servent d’intercesseurs pour accéder au monde un peu mythique de cette paysannerie ancestrale. Elle en est la mémoire heureuse et douloureuse, l’empreinte à la fois individuelle et universelle. L’appartenance de Chris et de ses semblables au milieu naturel semble rejoindre celle des films anciens de Terrence Malick, mais elle n’est pas nimbée de mysticisme ou de spiritualité. Ce rapport est chez Davies d’une simplicité plus prosaïque, innocente même quand elle revêt des apparences poétiques, impressionnistes ou symboliques. Ce macrocosme des saisons et des individus qui passent, aspiré par la vie, le travail ou la guerre, conserve toute sa réalité physique, sa rudesse matérielle et affective. Le « récitatif » du film quant à lui se fond dans la description ; le ton reste posé sans forcer l’émotion ou surligner les drames endurés ; la musique garde la modestie d’une rhapsodie ordinaire, parsemée d’airs traditionnels qui vont et viennent pour ponctuer la vie.

Sunset song - Photo 5 © Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

(c) Sunset Song Ltd Iris ProductionsThe British Film Institute 2015

Ce « Sunset Song », ou chant du crépuscule où les derniers rayons de lumière semblent rejoindre les premiers dans le plus grand des cycles, c’est celui universel des vies, ordinaires ou remarquables, sans aucune distinction ; un chant humble et lyrique d’humanité qui passe autant par la musique silencieuse des images – celle des plans, des surimpressions et des enchaînements très doux, pleins de respirations – que par les airs et les chansons traditionnelles, qui en concentrent les émotions et témoignages. Et l’on ne peut que constater la grande cohérence de la filmographie de Davies, qui contre toute attente et malgré les dissemblances de facture entre ses premiers films et ses adaptations très soignées, ne cesse d’amplifier un même geste de cinéma, bien plus audacieux et affirmé que sa surface ne le laisse paraître. Le cinéma d’un grand et subtil styliste.

« Sunset Song » de Terence Davies
avec Agyness Deyn, Peter Mullan, Kevin Guthrie
sortie en salle le 30 mars 2016

A propos de William LURSON

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