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Cela aurait pu être le cas, mais Shark ! ne porte pas la signature de Alan Smithee, le réalisateur aux mille mauvais films qui, en 1969, ne remporte pas le combat qui l’oppose à des producteurs sans scrupules, l’empêchant ainsi de sauver la face à un Samuel Fuller toujours droit dans ses bottes. En plus d’être un grand cinéaste, le réalisateur de Au-delà de la gloire était aussi un grand homme. Shark ! est une oeuvrette méprisée et pourtant méconnue, une production fauchée que quitte Samuel Fuller, entre autres, parce que les producteurs ont voulu utiliser les images de la mort d’un cascadeur tué par un requin durant le tournage.

Dans la filmographie de Samuel Fuller, Shark ! se situe entre The Naked Kiss et Au-delà de la gloire. Entre ces deux films, le cinéaste réalise des épisodes des séries Le cheval de fer, Tatort, en Allemagne, ainsi qu’un téléfilm, Il était une fois 2 salopards, qui rassemble deux segments du Virginien. Il travaille en 1973 sur Le shérif ne pardonne pas, film qui voit sa production interrompue pour reprendre plus tard avec un nouveau réalisateur, Barry Shear. Cette traversée de l’océan incite Samuel Fuller à s’engager, malgré ses réticences,  dans la production de Shark !

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Contrebandier, Caine transporte un chargement d’armes qu’il détruit lors d’un accident à l’issue d’une poursuite avec les policiers soudanais. Comme poursuivi par la guigne, il se retrouve complètement démuni dans un hôtel miteux d’une petite ville côtière soudanaise, entre un policier fureteur et un ancien médecin alcoolique. Il rencontre Anna et le professeur Dan Mallare qui lui proposent de les aider à explorer une épave dans une eau infestée de requins. Très vite, il découvre que, sous couvert de recherche scientifique, les deux individus sont de minables chasseurs de trésor qui veulent piller le bateau échoué.

Adapté du roman publié en 1955, His Bones are Coral de l’écrivain britannique Victor Canning, le film devait initialement s’intituler Caine, du nom du personnage incarné par Burt Reynolds. La figure du personnage solitaire et individualiste, véritable damné de la terre, séduit forcément Samuel Fuller qui situe son intrigue au croisement d’un Trésor de la Sierra Madre aquatique et du film noir exotique. Caine revêt toutes les caractéristiques du héros de roman noir : personne ne sait d’où il vient, ce qu’il veut et où il va. Son seul objectif revient à sortir du trou perdu dans lequel il vient d’atterrir.

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Sa situation rappelle celle des personnages du Salaire de la peur, film dans lequel exilés et âmes perdues se retrouvent coincés dans un bled paumé, quelque part en Amérique du sud, espérant un jour pouvoir en repartir. D’ailleurs, le début du film, avec ce camion qui transporte des armes, évoque beaucoup le long métrage signé Henri-Georges Clouzot. Shark ! adopte cependant un aspect moins sombre, moins désespéré en décrivant cette amitié qui se noue entre un enfant des rues qui vit de petits larcins et Caine. Dans cette relation, se dessine un motif à la Fuller, où le dur à cuir se révèle fragile et avoir un grand cœur tandis que le petit garçon joue lui aussi les hommes aguerris en fumant des cigares.

Le tabac, autre motif récurrent de l’univers de Fuller, et du film noir en général, établit des liens entre les personnages. Quand Anna, la complice du Professeur Mallare, allume une cigarette pour aussitôt la mettre entre les lèvres de Caine, cela implique son emprise et son côté manipulatrice envers le contrebandier. Une idée de mise en scène qui est sujette à quelques beaux plans, comme celui où cette main de femme entre dans le champs alors que Burt Reynolds, cadré serré, est supposé être seul.

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Malgré sa réalisation fauchée qui donne l’impression d’un tournage à la va-vite, Shark ! regorge d’idées du même genre. Des plans sur une plage digne de Tant qu’il y aura des hommes, une belle séquence de delirium tremens ainsi qu’une autre de désintoxication avec les pâles de ventilateurs qui passent du ralenti à la vitesse normale pour symboliser le réveil de l’alcoolique sont autant de fulgurances qui pallient le manque d’argent et traduisent le génie de Fuller. Malgré ses efforts, la crédibilité du film en prend un coup, avec son tournage au Mexique et une direction artistique qui peine à faire croire aux côtes du Soudan. Pour couronner le tout, afin d’attirer un public plus jeune, les producteurs, en plus d’opter pour le titre Shark !, beaucoup plus racoleur, remontent le film à l’insu de Samuel Fuller. Le cinéaste renie cette version, ne reconnaissant pas son travail et ne veut plus entendre parler de cette aventure. Ce qui s’avère compréhensible à la vision du métrage, monté en dépit du bon sens : des scènes clés où la tension est absente perdent en cohérence et sont gâchées ; les transitions entre les séquences sont maladroites et, pire que tout, une composition jazzy inopportune, comme issue d’une banque de musiques au mètre composées par le Lalo Schifrin mexicain de l’hacienda du coin de la rue, accompagne l’action.

Shark ! acquiert les charmes d’une série B agréable et se suit avec un certain plaisir. Notamment grâce à son aspect peu consensuel et sa description d’un monde corrompu et individualiste, comme l’indique son titre peu subtil. Surtout, son héros, bien éloigné de nombreuses conventions morales, milite à sa manière pour l’égalité homme/femme, en ne faisant aucune distinction entre les deux lorsqu’il s’agit de multiplier les pains dans la gueule. Même si quelques notes d’humour détendent parfois l’atmosphère, cette œuvre maudite de Samuel Fuller ne fait pas dans la dentelle avec son filmage âpre et ses scènes de combat à mains nues.

L’ombre de John Huston plane également sur un final au cours duquel personne n’en repart gagnant. Seulement, cette fois, à l’image de ses personnages, Samuel Fuller ne sort pas non plus indemne de cette baignade en eaux profondes.

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Le DVD : La copie proposée n’est pas extraordinaire, respecte le grain d’époque et s’avère tout à fait honorable étant donné la qualité plutôt moyenne du film. Celui-ci peut être vu avec trois pistes sonores différentes : en Français, en Anglais et en Italien, avec sous-titres français pour ces deux dernières versions.

Pour seul bonus, Agnès Michaux lit un texte qu’elle a préparé, face à la caméra. Bach Films semble ne pas croire au film qu’il vend avec ce reportage de même pas cinq minutes qui ne se montre pas à l’avantage de Shark ! Signe des temps annonciateurs de la mort du support physique ? La romancière et chroniqueuse de Canal+ démonte le film avec ce cynisme rigolard qui est très à la mode ces dernières années, quand son commentaire ne flirte pas avec le jugement de valeur raciste. Étonnant de voir tant de condescendance comme seul complément à un film damné et quelque peu oublié qui aurait eu besoin, au lieu de ces quelques mots dignes d’un site à la Nanarland ou Odieux connard, d’un éclairage et d’une expertise plus approfondis. Pauvre Samuel Fuller, son film se voit de nouveau être massacré, cette fois par une critique crasse et ignare.

Shark !

(USA/Mexique – 1969 – 92min)

Réalisation : Samuel Fuller

Scénario : Samuel Fuller & John T. Dugan (sous le nom de John Kingsbridge), d’après un roman de Victor Canning, adaptation de Ken Hughes

Direction de la photographie : Raúl Martínez Solares

Montage : Carlos Savage

Musique : Rafel Moroyoqui

Interprètations : Burt Reynolds, Arthur Kennedy, Barry Sullivan, Sylvia Pinal…

Disponible en DVD chez Bach Films, 14,99€.

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A propos de Thomas Roland

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