Ressortie de « Allemagne année zéro », de Roberto Rossellini (1948).

C’est une évidence pour beaucoup, mais peut-être pas pour tous !… Voilà pourquoi faut-il écrire haut et fort ici, aujourd’hui encore : Allemagne année zéro, que l’on peut voir ou revoir cette semaine à la Filmothèque du Quartier Latin, est l’un des films les plus importants réalisés par l’un des grands Maîtres du cinéma italien : Roberto Rossellini. C’est l’un des quatre ou cinq chefs d’oeuvre du Néo-réalisme. C’est un astre majeur dans l’Histoire du Septième Art. Une étoile, un soleil… Mais attention : Noir, le Soleil, très Noir !

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Roberto Rossellini a la volonté et l’opportunité de réaliser quelques films de style réaliste à travers lesquels il fait émerger sa vision du fascisme et du nazisme, de la résistance aux totalitarismes, de la profonde souffrance des peuples ayant connu le feu et les bombes ; ayant subi toutes les misères et les barbaries que ces totalitarismes et les guerres peuvent engendrer (1). Une vision personnelle, faite à la fois de lucidité et de naïveté, mais aussi constituée à partir des témoignages édifiants que lui apportent des personnes ayant vécu de plus près que lui les événements auxquels il fait référence. Pour Allemagne année zéro, Rossellini s’est rendu à Berlin pour reconnaître le terrain, avant le tournage (2). Il y a envoyé son assistant du moment, Carlo Lizzani, pour y faire un travail d’enquête. Il existe d’ailleurs une correspondance entre Rossellini et Lizzani qui montre l’avancement du travail de préparation du film. Rossellini, qui, avant de travailler avec Lizzani, avait commencé à construire l’histoire avec le scénariste Basilio Franchina, à Paris, s’assure également, et entre autres, la collaboration de Max Colpet, un écrivain, poète et scénariste juif allemand, qui s’est réfugié à Paris dans les années trente et dont les parents ont péri dans les camps de concentration… Et de Franz Friedrich Von Treuberg, un antinazi qu’il a connu à Rome dans les années trente, et qui travaille pour le théâtre et le cinéma – même si, dans les années quarante, il n’en est qu’à ses débuts.

Le tournage a lieu à Berlin entre août et septembre 1947, pour les extérieurs, et à Rome entre novembre 1947 et janvier 1948, pour les intérieurs.
Le film aurait pu avoir une fin relativement heureuse, ouverte, grâce à l’intervention positive au sein de la diégèse d’un agent extérieur : un personnage d’émigré antinazi revenu au pays. Mais Rossellini a finalement choisi de brosser un tableau, vivant, mais fort macabre, désespéré et désespérant, de l’Allemagne anéantie et refermée sur elle-même. On affirme parfois que le deuil qu’il vit depuis quelque mois y est pour beaucoup : il a perdu, en 1946, son fils Romano, âgé de seulement neuf ans. Allemagne année zéro est explicitement dédié à Romano.

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Dans les ruines de Berlin, le jeune Edmund s’active comme il peut, mais avec détermination, pour aider sa famille qui cherche à survivre, mais qui en a le plus grand mal, car elle se terre en son logis de peur que le grand frère du héros, qui a servi jusqu’aux dernières heures de la guerre dans la Wehrmacht, ne soit arrêté par les Alliés et la Police allemande qui est maintenant à leur service. Après un acte meurtrier commis aveuglément, Edmund erre dans ces mêmes ruines. Son calvaire finit par une chute plus ou moins volontaire dans le vide.

Allemagne année zéro est une tragédie… Comme saisie dans une brûlante immédiateté. Un spectacle au son et à la lumière atrocement crus – avec des clairs-obscurs très contrastés. L’adolescent semble condamné dès l’entame du récit et il tourne en rond la tête la première. Des conflits le déchirent, malgré son apparente impassibilité, lui que l’on charge de trouver par tous les moyens de quoi nourrir toute une famille, que l’on sermonne en même temps pour cela… Et ce, alors qu’il devrait et pourrait jouer comme un enfant de son âge avec d’autres enfants de son âge. Lui qui est manipulé par un ancien instituteur national-socialiste, et à qui finit par sauter aux yeux le parricide qu’il a été amené à commettre sans vraiment s’en rendre compte, et l’inutilité de celui-ci. Et lui à qui ne semble plus s’ouvrir comme issue que le suicide, c’est-à-dire la négation de son être, de ce qu’il y a de vital en lui.
Edmund se jette dans le trou noir qui le happe ; il est happé par le trou noir dans lequel il se jette.

Ce sont les gravats provoqués par les bombardements alliés et c’est la déliquescence mentale et morale d’un Peuple que filme Rossellini. La ruine est le Symbole avec un grand S de l’oeuvre. Nous voyons les conséquences du nazisme, de la guerre, mais aussi, c’est important de le dire, ce qu’a fondamentalement été le nazisme, en son temps, avant sa défaite – en tout cas aux yeux des concepteurs du film. Nous voyons la façon dont le Pouvoir, l’État a perverti ses ouailles, ses enfants. Et davantage : ce qu’est encore le nazisme au tournant en 1947 et 1948. La bête immonde dont tout le monde apprend qu’elle a été mise à terre, mais dont personne ne sait si elle a véritablement été achevée. C’est ce qui saute aux yeux de Lizzani quand il est à Berlin. C’est ce qui saute aux yeux d’Edgar Morin quand, lui aussi de passage dans la capitale du IIIe Reich qui vient tout juste de capituler, il écrit l’essai L’An zéro de l’Allemagne, auquel le futur auteur de La Peur emprunte le titre pour son film.
C’est une des forces d’Allemagne année zéro que de suggérer que le nazisme ne disparaît pas, mais qu’il prend d’autres formes, se dissout dans le corps social allemand, se cache sous les pierres tel un serpent agile et pernicieux, prend les allures d’un fantôme invincible… Qu’il sera, est déjà, utilisé, réutilisé par ceux-là mêmes qui l’on soi-disant combattu.
Allemagne année zéro est la tragédie du passé, du présent et d’un futur improbable.

Le film a une force dramatique implacable ; l’expression artistique qui lui donne forme et substance est extrêmement intense et directe, mais, paradoxalement, il tire sa grandeur du caractère riche, complexe, ambivalent et ambigus des personnages que Rossellini met en scène et de la réalité dont il rend compte et qu’il représente. Il n’y a qu’à prendre la figure d’Edmund…

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Edmund est un être humain humble et fragile, et une figure métaphoro-métonymique prégnante de l’Allemagne. Une victime soumise à des injonctions contradictoires et un bourreau aux allures de robot. Un monstre et un bouc émissaire. Il est un Antéchrist qui provoque la crainte, et un Messager se sacrifiant pour que l’Allemagne puisse, si possible, éventuellement, renaître positivement de ses cendres – et qui provoque la pitié.

Nombreuses sont les pages qui ont été noircies pour tenter de rendre compte du film, de l’interpréter. Les textes, quand ils défendent ou adoptent un point de vue relativement simple, univoque, peuvent toucher quelque chose que recèle l’oeuvre, mais assurément pas tout… Un tout qui est probablement nulle part, et qui relève de l’indicible.

Quand André Bazin développe en un très bel écrit (3) l’idée que Rossellini ne peut filmer son personnage que de l’extérieur – le récit est globalement et principalement en focalisation externe, comme on dit de nos jours -, puisqu’en vertueux et sage éthicien qu’il est il ne peut sympathiser avec un être fondamentalement différent de l’Adulte : c’est-à-dire un Enfant… André Bazin a raison. Mais, en même temps, il ne voit pas qu’Edmund est une figure de l’Altérité bien plus inquiétante et troublante que cela… C’est un Ange de la mort.
Quand Gianni Menon parle du jeune berlinois comme d’un « martien », d’un « extra-terrestre », d’un « personnage absolument fou, qui a soixante-dix mais également moins soixante-dix ans, qui est comme l’enfant de 2001, L’Odyssée de l’espace »… Gianni Menon voit assez bien le film et sa folle étrangeté (4). Mais partiellement. Il enlève les poids de l’humanité sur la balance servant à l’évaluation de ce qu’est et n’est pas, de ce que pourrait être ou pourrait ne pas être Edmund.

Dernier point important. Il ne faut pas manquer de voir Allemagne année zéro comme un film-charnière dans la carrière de Roberto Rossellini. Le cinéaste italien évolue relativement significativement en cette œuvre, et grâce à cette anacoluthe qui le fait passer, du point de vue éthico-stylistique, d’une représentation plutôt globale de la population berlinoise à celle plus précise d’un individu isolé, observé dans son parcours moral et spirituel, scruté dans son intimité. Rossellini, à la fois humaniste doué d’empathie et entomologiste cruel, est encore le cinéaste de ces films choraux que sont Rome, ville ouverte (5) et Paisà, et déjà le cinéaste des « films de la solitude » qu’il tournera avec Ingrid Bergman à partir de 1949… les films d’un second néo-réalisme, que l’on appelé aussi « néo-réalisme des âmes » ou « néo-réalisme sans bicyclette(s) ».

Notes :

1) Rossellini a affirmé avoir eu, à l’époque, le projet de la réalisation d’un film sur le Japon et sa défaite – notamment due au largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki… Projet qui n’a cependant pu aboutir.

2) C’est à partir de la France, où il passe quelques mois en 1947, que Rossellini commence à préparer ce qui deviendra Allemagne année zéro. Le film est une production franco-italo-allemande.

3) « Allemagne année zéro », in Qu’est-ce que le cinéma ?, Éditions du Cerf, Paris, 1987 [D’abord paru dans la revue Esprit, en 1946].

4) Dibatitto su Rossellini, a cura di G. Menon, Partisan Edizioni, Roma, 1972, pp.35, 38, 43, et passim [Notre traduction].

5) Dans Rome, ville ouverte (1945), cela dit, Rossellini passe aussi et déjà d’une représentation d’ensemble de la population romaine, à une focalisation sur deux individus vivant chacun un martyre.

Indications bibliographiques :

Nous renvoyons le lecteur à l’analyse approfondie que nous avons faite d’Allemagne année zéro dans notre ouvrage Roberto Rossellini et la Seconde Guerre mondiale – Un cinéaste entre propagande et réalisme, L’Harmattan, Paris, 2000.

Nous conseillons aussi la lecture de la partie que Tag Gallagher consacre au film dans son ouvrage Les Aventures de Roberto Rossellini [Éditions Leo Scheer, Paris, 2006 / Première édition, en anglais  : New York, 1998].

Information :

Nous présenterons le film mardi 2 juin à la Filmothèque du Quartier Latin, lors de la séance de 20h00.

A propos de Enrique SEKNADJE

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