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Film emblématique qui signe avec Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967) l’émergence du Nouvel Hollywood, Le Lauréat de Mike Nichols (1967) est fortement imprégné par la Nouvelle Vague française : son langage cinématographique comme ses thèmes y trouvent leurs modulations. La sexualité exacerbée est épinglée, elle signe une forme de domination et de puissance sur les corps. Le film doit également beaucoup à sa remarquable distribution comme à sa bande-sonore. Pour son 50 ème anniversaire, Carlotta ressort Le Lauréat dans une magnifique copie restaurée en 4 K. Dustin Hoffman, alors inconnu, est préféré à Robert Redford, on réécrit le scénario pour lui et les négociations vont bon train pour donner le rôle de Mrs Robinson à Anne Bancroft, auréolée de son succès dans Miracle en Alabama d’Arthur Penn (1962), en lieu et place de Jeanne Moreau choisie par Nichols car les penchants sexuels pour un jeune homme d’une femme avançant en âge semblaient plus acceptables venant d’une française (sic). La musique devenue culte du duo Simon & Garfunkel accompagne une Mrs Robinson qui se dévergonde bien avant l’ère d’un mot aux accents vulgaires. La chair est fraîche. Les piscines sont bleues. Les chambres confinées.

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Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) roule sur un tapis qui l’emporte de l’aéroport à la maison familiale, lui, le Lauréat qui laisse la vie le porter mais semble d’emblée tracassé par son avenir tout tracé. L’aquarium est à ce titre fort représentatif de l’enfermement de celui qui est vite surnommé Ben. Une caméra subjective stupéfiante le montre engoncé dans sa vie comme dans ses costumes. Il n’entend rien, voit le monde à travers un hublot déformant, un cadre ovale déroutant. Son souffle est décuplé par le masque à oxygène, il mime l’étouffement puis son échappée vers la piscine où il plonge et s’enfonce. Le film The Swimmer de Frank Perry avec Burt Lancaster (1968) montrera également la claustration d’une caste dirigeante célébrant sa réussite en vains cocktails au bord de piscines chics et tocs. Tout est étriqué dans la vie du Lauréat, Benjamin, il a un plan de vie qui se déroule sous ses yeux, celui d’une route familiale à poursuivre, et s’y noie. Le costume de plongée offert par son père lui permet à peine de se mouvoir et le métamorphose en attraction pour bourgeois repus comme lors de la soirée où tous les plans sont barrés par des colliers de perles, des robes de sequins, des cordes de bijoux aux cous de femmes grasses, trop maquillées, vieilles bourgeoises cancanantes, affublées d’hommes cravatés qui pensent que le seul avenir possible réside dans le « plastique ». L’argent des prospères années 60 est jeté en pâture sur l’écran aux yeux d’une jeunesse qui rêve de se bâtir un autre futur, loin du profit aussi glorieux qu’avarié. Personnage indécis, mutique, Ben se laisse séduire par la femme d’un associé de son père. Mémorable réplique : « Mrs Robinson, essayeriez-vous de me séduire ? » d’une ingénuité absolue. Les propos et gestes de Mrs Robinson (Anne Bancroft) sont pourtant sans équivoque jusqu’à acculer Benjamin devant son corps entièrement nu. Porte refermée. Zoom avant et plans découpés de Mrs Robinson, quasi subliminaux en matière de rythme : seins, un cran au-dessus du sexe, dévoilent un bronzage de californienne friquée qui « se paie » le jeunot de service. L’innocence dévoyée devient pure attraction pour riche esseulée.

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© 1967 STUDIOCANAL. Tous droits réservés.

La longue séquence qui raccorde le corps de Ben à l’environnement, corps de Mrs Robinson compris, est proprement sidérante : son torse transite de la piscine au lit, du noir au bleu, du pyjama à la chemise déboutonnée, ses mains retirent des robes, les dézippent, les soutiens gorges passent dans le champ sur les accords de The sound of silence. Dévêtus, vêtus, les corps s’allongent et se relèvent, la caméra virtuose varie les cadres pour escamoter puis substituer à la banalité du quotidien le sexe cru, sans passion. Du hors champ au plein champ sur désir brutal. Mrs Robinson isole de sa jambe parée de bas de soie le corps de Ben, le séquestre dans la profondeur de champ. La femme enserre, encage. Le ballet des vieillards puis d’une jeunesse bruyante à qui Ben tient la porte vitrée de l’hôtel montre un garçon qui subit. Benjamin se laisse dominer. De nature taciturne et timide, il est piqué au vif par un simple mot (unadequat), « tu as peur d’être maladroit ». Par bravade, il se jette tête baissé dans le piège tendu par Mrs Robinson. Piège du désir et du sexe facile qui fait de lui un simple jouet sans valeur. Hello darkness, my old friend, la musique d’une nostalgie puissante dénonce l’aspect tragique du film.

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© 1967 STUDIOCANAL. Tous droits réservés.

« Ben, que fais-tu ? Je pars à la dérive, dans la piscine. » Bien avant Breat Easton Ellis, le soleil qui se reflète dans le bleu des piscines californiennes respire autre chose que le chlore et produit une lumière bien plus sale. Ben écrasé par les ombres en contre plongée de ses parents et des Robinson, accablé par ce soleil masqué, incarne une jeunesse, oisive et gâté, qui ne trouve pas sa place. Le plan sublime participe à poser les deux couples en prédateurs prêts à dévorer le corps presque imberbe d’un Dustin Hoffman barbotant dans l’eau, peau bronzée, lunettes noires. Dans la chambre d’hôtel, la jambe gainée de noir qui attache ses bas au premier plan quand lui la regarde depuis l’arrière-plan pose la structure d’un voyeurisme mal assumé. De désœuvrement en vexations multiples, Ben cherche une issue. L’objet de désir se veut sujet, « si nous parlions un peu au lieu de se jeter au lit directement ». Ce qu’il apprend alors c’est encore une histoire de sexe et de domination, de grossesse subie qui force un mariage arrangé. L’enfermement de Mrs Robinson dans un carcan bourgeois auquel elle tente d’échapper en s’envoyant Ben, le Lauréat. Riche et alcoolique, désoeuvrée et frustrée, Mrs Robinson peut s’offrir tout ce qu’elle veut mais s’ennuie et choisit le pur divertissement. Car il n’est qu’un divertissement, un divertissement pour la classe dominante qui se paie le luxe de l’ennui. Une chose avec laquelle on joue. Ben est enfermé dans un cadre et la caméra tend à l’y maintenir. Personnage immobile qui tourne en rond dans des cadres clos, entre des jambes surplombantes qui barrent la route, toute fuite lui demeure inaccessible. La piscine comme l’aquarium dessinent des surcadrages fermés, fausses échappées vers le bleu. L‘azur, l’azur, l’azur fuit, ment, c’est une illusion, une trahison supplémentaire. Un nouveau parcours fermé.

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© 1967 STUDIOCANAL. Tous droits réservés.

Pour la sortie de route, il faut attendre Elaine (Katherine Ross). C’est en effet la rencontre avec l’amour qui lui permet de prendre rythme, de s’échapper de ces cadres-cages dont il est le prisonnier relativement consentant jusqu’ici. Il court, il court après celle qui lui avait été formellement interdite. Elaine, la fille même de Mrs Robinson : le fruit défendu qui a un goût de transgression, de terra incognita, de nouvelle ère pour celui qui tourne en cage. Il a enfin saisit le mouvement, elle lui permet de se mouvoir et de s’emparer de sa vie alors que jusqu’à présent tous et tout tendaient à le maintenir sur place. Il hurle un « Elaine » désespéré, derrière la vitre de l’église, à bout de souffle surplombant la scène de sa déconfiture. Chevalier vaillant venu sauver sa dulcinée des griffes de son futur cloisonné. Les parents, le mari répondent par une haine inaudible à ce cri passionnel. Les bouches remuent dans le vide, déconnectées de tout son. Mrs Robinson assène un triomphant « il est trop tard » qui sonne le glas d’une mère désirant enchaîner sa fille à la même impasse étouffante, aux mêmes chaînes qu’elle a accepté d’endosser mais s’entend répondre : « Pas pour moi ». Le mariage scellé n’est pas une barrière pour Elaine qui accepte d’être enlevée. Pire qui prend la fuite dans un éclat de rire. Digne représentante d’une jeunesse triomphante qui grimpe en robe de mariée dans un bus pour tenter d’échapper aux filets des conventions du mariage.

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Le final possède pourtant une forme d’amertume qui étreint le spectateur. Les personnages sont côte à côte mais leurs yeux ne se rencontrent plus, ni leurs sourires qui finissent par s’effacer sur les notes chargées à blanc de The sound of silence. Cette dernière scène fait du film un chef d’oeuvre désenchanté. Mike Nichols ne se veut pas pourfendeur de la morale au profit de l’optimisme béat d’une jeunesse qui enterre les valeurs bourgeoises dominantes. Il s’agit plutôt de les interroger, les bousculer, les affronter à coup de crucifix brandi dans une église mais c’est bien de désorientation dont le film fait état. Ultime pied de nez d’une jeunesse désorientée qui n’a pas encore trouvé la solution de remplacement et demeure inadaptée dans des costumes empruntés peu seyants. Les regards chantent la désillusion, l’euphorie retombe, l’ivresse de la transgression tarie que vont-ils faire de leurs carcasses, de leur geste fou, de leur passion provocatrice ? Les réponses ne sont pas données. La fin résonne comme « une tragédie » selon le propre mot du réalisateur. Tragédie des illusions. Tragédie de l’enfermement dans des codes et des valeurs dont il demeure difficile de s’émanciper : quel contre-modèle proposer au couple ? Au mariage ? À la famille ? Où va-t-on trouver le bonheur promis si la passion confine à l’obsession et se perd dans les travers auxquels on tente désespérément d’échapper ? Ne s’agit-il pas d’un nouvel enfermement au fond ? Fuir les codes bourgeois pour mieux y retomber, Le Lauréat laisse les réponses en suspens comme la destination de ces personnages peut-être pas si bien accordés au fond.

Hello darkness, my old friend,
I’ve come to talk with you again
Because a vision softly creeping,
Left its seeds while I was sleeping
And the vision that was planted in my brain, still remains
Within the sound of silence

In restless dreams I walked alone,
Narrow streets of cobblestone
‘Neath the halo of a street lamp,
I turned my collar to the cold and damp
When my eyes were stabbed by the flash of a neon light,
That split the night and touched the sound of silence

And in the naked light I saw
Ten thousand people, maybe more
People talking without speaking
People hearing without listening
People writing songs that voices never share
And no one dared
Disturb the sound of silence

A propos de Séverine Danflous

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