La France éprouve bien des difficultés à regarder sa propre histoire dans le miroir qu’offrent ses propres productions artistiques. Elle efface ainsi le reflet de son passé le moins reluisant, relaie toute réflexion artistique sur l’actualité dans les tréfonds. Sa dernière victime ? Le film de Nicolas Boukhrief, Made in France, dont le seul tort est d’évoquer l’ascension d’une cellule djihadiste en plein Paris. Sujet d’autant plus brûlant depuis le meurtrier assaut donné dans les bureaux de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Initialement prévu en salles en février 2015, Made in France se voit déprogrammé une première fois. Sa date de sortie reportée au 18 novembre de la même année fera une nouvelle fois long feu après les attentats du vendredi 13 novembre. En plus de pâtir de cette seconde annulation, le film de Nicolas Boukhrief se fait censurer son affiche. Ainsi, la tour Eiffel, qui se confondait avec une Kalachnikov dans le visuel original, se retrouve seule, débarrassée de la silhouette de l’arme soviétique. Cette image, accompagnée d’un tel titre, évoquerait plutôt un biopic consacré à Gustave Eiffel qu’un polar sur un groupuscule d’architectes du chaos.

 

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Ces individus sont pourtant bien au centre du scénario co-écrit par Nicolas Boukhrief et Eric Besnard bien avant l’année 2015. Récit qui acquiert dorénavant une sinistre résonance. Malik Zidi incarne Sam, un journaliste indépendant de confession musulmane qui infiltre les milieux intégristes autour de Paris dans le but d’écrire un livre. Au cours de son enquête, il se rapproche de quatre jeunes qui créent une cellule djihadiste et ont reçu l’ordre de perpétrer un attentat particulièrement meurtrier en plein Paris. Pour Sam, les choses dérapent sérieusement et il se retrouve dans un dangereux engrenage.

À cause de ses similitudes avec la réalité et l’actualité récente, aujourd’hui, le film de Nicolas Boukhrief ne sera distribué qu’en e-cinéma sans bénéficier d’une exploitation dans les salles françaises. Politique et subversif, Made in France l’est bien à plus d’un titre, notamment par son approche sociale du problème de la radicalisation. Malgré l’utilisation d’une musique électronique, l’esthétique du film est beaucoup moins sophistiquée que dans les précédents polars de Nicolas Boukhrief. Les décors se résument souvent à des intérieurs sombres, des endroits fermés dans lesquels les personnages évoluent en vase clos. Un enfermement traduit par l’utilisation de travellings circulaires qui tournent autour des djihadites. Une idée de mise en scène qui rejoint la thématique de Existenz de David Cronenberg, les terroristes de Nicolas Boukhrief évoluent dans un autre monde, ils sont coupés de la réalité. Le cut est d’ailleurs utilisé, dans certaines scènes, comme une rupture dans la cohésion du groupe tandis que les doutes naissent sous les rayons du soleil.

 

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Sous ses airs de polar sec et violent, le film dresse le portrait d’une France en pleine crise d’identité, une France qui n’arrive plus à fédérer ses propres jeunes. Leurs motivations, multiples, sont le plus souvent fertilisées avec le terreau de la haine et de l’incompréhension. Les personnages dépeints ressentent également le besoin d’exister, de prendre une revanche sur la vie et les autres. « L’actualité nous prouve chaque jour que l’islamisme est devenu une tentation pour ceux-là aussi », explique le réalisateur. « Tout comme dans les années soixante-dix, l’action armée des groupuscules d’extrême gauche pouvait attirer de jeunes bourgeois en réaction contre le mode de vie de leurs parents. Dans les cités, on les nomme les ‘Pires’ pour moquer le zèle et la radicalité avec lesquels certains s’inventent une nouvelle vie conforme à la charia. » Nicolas Boukhrief et son scénariste dessinent alors des personnages humains qui se laissent aller à leur pulsion de mort, mettant également en évidence leurs mesquineries et leurs aigreurs. Dimitri Storoge, avec son visage taillé à la serpe, incarne un chef de bande particulièrement déterminé et glaçant qui arrive à canaliser et instrumentaliser les colères et les haines ainsi que la bêtise. Antipathique, froid et manipulateur, son personnage se fissure pourtant lors d’une courte scène qui laisse apparaître sa frustration, son manque d’envergure.

En plus de ces thèmes qui rejoignent les précédents films de l’ancien critique de Starfix, ceux du mensonge et de l’infiltration sont les plus forts et récurrents. Sam, le journaliste d’investigation, prolonge les personnages d’Albert Dupontel dans Le convoyeur, André Dussolier dans Cortex et Cécile de France et Fred Testot dans Gardiens de l’ordre. Dans Made in France, la dissimulation met l’imposture au grand jour, celle de ceux qui se revendiquent d’une religion qu’ils ne connaissent pas, qu’ils utilisent à des fins peu recommandables. Les masques tombent lors d’une séquence durant laquelle Nicolas Boukhrief utilise le miroir comme reflet de l’intégrité ou de la duplicité des protagonistes. Lors de ce court passage, et par le biais de ce jeu de regards, il prend ses distances avec les amalgames simplistes en opposant le véritable islam à l’islamisme, les vrais croyants aux mystificateurs. Le cinéaste place la religion de Mohamed du côté des justes, notamment lors d’un final explosif.

 

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Tout en faisant part de ses convictions, Nicolas Boukhrief n’oublie pas de signer un polar engagé, nerveux et violent, aux scènes d’action âpres. Même s’il refuse de juger ses personnages, il évite de les magnifier. « Ce thriller en effet, parce qu’il fait appel à des scènes d’action propres au genre dans lequel il s’inscrit », souligne-t-il, « ne doit pas glorifier son personnage de méchant en lui donnant une stature charismatique. Le Scarface de De Palma est un excellent film, mais a eu à cet égard une influence désastreuse. » Sa mise en scène de la violence est dénuée de tout effet spectaculaire, s’avère douloureuse, choquante. Les djihadistes en herbe découvrent alors la vraie douleur du sang qui coule, sans commune mesure avec la télévision. Made in France n’est pas un long métrage qui fait dans la catharsis ou la complaisance, mais une œuvre ambitieuse et courageuse, un film nécessaire porté par son épineux sujet, comme il est devenu rare d’en voir dans les circuits de production français. Pour ces raisons, il est d’autant plus dommage qu’il ne puisse plus prendre le chemin vers les salles obscures, là où se trouve réellement sa place. Aux yeux d’un gouvernement qui confond répression avec prévention, Made in France possède le profil type du film fait en état d’urgence comme pour mieux le dénoncer.

Made in France

(France – 2014 – 94min)

Réalisation : Nicolas Boukhiref

Scénario : Nicolas Boukhrief & Eric Besnard

Directeur de la photographie : Patrick Ghiringhelli

Montage : Lydia Decobert

Musique : Rob

Interprètes : Malik Zidi, Dimitri Storoge, François Civil, Nassim Si Ahmed, Ahmed Dramé…

Sortie en e-cinéma le 29 janvier 2016.

A propos de Thomas Roland

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