Visions d’un spectateur les yeux fermés. 

Plutôt qu’une critique, une histoire : deux enfants vont ensemble au théâtre. Lui est grand pour son âge, maigre car il est difficile avec la nourriture, et il a une touffe de cheveux ébouriffés, jetée négligemment par-dessus ses oreilles, son front, comme s’il s’agissait d’une arrière-pensée. Il se tient remarquablement droit, mais son visage tiraillé, et l’amplitude de sa grimace appréhensive, celle qui lui promet de futures rides d’inquiétudes, trahissent le fait que sa posture excellente ne lui vient pas d’une confiance et d’une élégance mais d’une rigidité et d’une réflexion. Il ressemble à un petit adulte, pas particulièrement heureux dans sa routine, pas misérable non plus, simplement… sur ses gardes, d’une façon qui révèle le fait qu’il est habitué à être sur ses gardes. Elle, de son côté, a de longs cheveux bruns ou noirs – elle n’est pas encore sûre de connaître la différence, elle utilise les deux adjectifs interchangeablement –, un blouson de sportif, et est entourée d’un petit trio d’adultes souriantes qui passent plusieurs minutes à plaisanter et à changer de places entre elles pour s’assurer qu’elle a la meilleure vue possible sur le plateau. Pendant la représentation, elle se penche en arrière, en avant, les mains croisées, un sourcil levé par la curiosité. Elle a une légère aura de loubarde pas si blasée tassée dans ses épaules détendues.

Dans « aller ensemble au théâtre », il ne fallait pas lire que ces deux jeunes gens s’étaient rendus à la pièce avec le même groupe, ni même de façon concertée, avec pour projet de se voir. Il fallait lire qu’ils y étaient allés en même temps, le même soir, et que, à un moment ou à un autre du premier tiers du spectacle, une fois que leurs yeux vagabonds s’étaient bien habitués à l’obscurité, ils s’étaient croisés du regard, et ne s’étaient peut-être pas reconnus tout de suite, mais avaient compris que chacun paraissait familier à l’autre, auraient juré s’être déjà vus quelque part. Intrigués par ce soudain sentiment de lever de rideau, ils s’étaient peu à peu distraits de la pièce qu’ils étaient venus regarder, avec leurs familles respectives, et s’étaient mis à jeter, encore et encore, des coups d’œil furtifs à l’angle opposé de la mezzanine du théâtre, espérant élucider une quasi-proximité palpable mais mystérieuse.

Lui se sentait gêné de ce petit jeu, surtout les quelques fois où ils se regardaient exactement au même moment. Il se sentait idiot et écarquillé, et il tournait alors la tête. Elle se sentait un peu penaude au départ, mais plus la pièce avançait, plus elle était amusée de gagner du terrain, de reconstituer mentalement la carte de ce qu’ils avaient en commun. Peu à peu, ils se rappelaient qu’ils allaient à la même école, mais pas dans la même classe, elle était un an au-dessus. Qu’ils avaient joué une partie l’un contre l’autre à l’atelier dames la veille des vacances de la toussaint, l’année passée. Qu’ils s’étaient une fois croisé à la boulangerie du haut de leur rue, et qu’elle avait été très jalouse du fait qu’il avait commandé, très professionnellement, un assortiment d’éclairs au café, de religieuses, d’opéras et de Paris-Brests, et surtout qu’il avait tendu, le geste tranquille, un billet de 50 à la vendeuse et avait compté dans sa tête sa monnaie.

Sur la scène, l’actrice, probablement géniale, alternait entre des échanges parlés et des moments de chant lyrique, elle faisait usage de sa voix de violoncelle pour transmettre, en latin, quelque chose du sentiment qu’on est censés avoir quand on s’accroche à une foi, qu’on fait l’effort actif de ne pas la laisser s’envoler, qu’on plonge les mains dans sa chair et dans ses angles pour ne pas qu’elle nous déserte. Les deux enfants suivaient passivement, puis vaguement, puis plus du tout le récit qu’essayaient de raconter les performeurs en contrebas, et finissaient par ne recevoir des artistes plus que l’intimité que les musiciens, dans une sorte de fosse d’orchestre, avaient avec leurs instruments, et la générosité que la comédienne mettait à flotter au-dessus de son corps, avec son chant. Ils leur semblaient que le spectacle entier s’effeuillait, se déliait, se généralisait, pour au final n’offrir au public – à tout le public – qu’une bande originale pour ce qu’eux deux ressentaient, c’est-à-dire le trouble de réaliser qu’on découvre, et qu’on se laisse découvrir par, sans tout à fait l’avoir négocié, quelqu’un via le regard.

À un moment, elle pensa lui faire une moue agacée la prochaine fois qu’il tournerait la tête dans sa direction, mais elle comprit que le moment était passé, la blague superflue, et que, de toute façon, ils n’en avaient pas besoin. À un autre, lui envisagea de lui faire un signe de la main, mais avait trop peur de se ridiculiser si on le voyait, et avait compris, à son tour, que ce n’était pas nécessaire. À la fin de la représentation, les spectateurs applaudirent, l’actrice salua la régie de son bras, et eux se regardèrent, sans plus s’éviter.

Liturgie de la pucelle d’Orléans.

S’il est plus facile de parler du Procès de Jeanne et de sa vedette Judith Chemla par le biais d’une pensée volée, d’un cadre inventé, d’une image manifestée, que de son contenu propre, c’est parce que la pièce d’Yves Beaunesne jouée cet avril au Théâtre des Bouffes du Nord nous a paru, malheureusement, distante avec les pensées qui infusaient son public le soir où nous l’avons vue, et qu’elle nous a laissé indifférents, sur le plan strict de l’imagerie qu’elle entendait réactiver. Elle ne nous a permis ni de nous confronter à notre présentisme, en nous demandant de renoncer à nos grilles de lectures contemporaines pour nous plonger dans le pathos et le drame de ce récit dont les composantes sont aujourd’hui si éloignées de nous, ni de saisir quelque chose d’une continuité à travers les âges, en raccordant les rapports de force qui déterminèrent la vie de « La Pucelle » avec nos actualités et nos urgences. Le Procès de Jeanne nous a touchés, nous a émus, mais il l’a fait d’une manière que nous définirions comme pirate et presque subliminale, plutôt que comme directe et discursive, car nous y avons eu l’impression que, comme ça arrive irrégulièrement dans les arts et au théâtre, la meilleure façon de vivre la pièce étant en quelque sorte d’y résister, de la suppléer, de se mettre à côté, d’imaginer et de bien touiller.

Le dossier de presse du spectacle aura beau essayer de tisser un lien entre son dispositif vidéo élaboré, trop complexe (un octogone, sur le mur du fond, diffuse les interrogations des évêques et des poncifs chargés de l’instruction du procès religieux de Jeanne d’Arc) et la scénographie des procès qui ont été médiatisés depuis six siècles (dont le procès « V13 » des attentats de 2015), cet aspect-là reste très oubliable, entre autres car il est mal géré : Beaunesne, pêchant par excès de zèle et de volontarisme, fait toutes sortes de plans sur son grand cercle du clergé de pouvoir, il change les angles et les échelles de prises de vue sans jamais s’interroger sur le type de « personnagéité » de ces figures, il ne les caractérise pas grâce à une mise en scène. Ce qui est promis à durer, à persister dans Le Procès de Jeanne, c’est la musique qu’il nourrit et contient, c’est ce jardin qu’il cultive entre les notes et les mesures, et c’est cette fenêtre par laquelle il nous laisse nous faufiler, pénétrer pour s’emparer de ces mots qu’on ne comprend tout à fait, et en faire un canevas pour nos propres émotions.

Un peu comme, on l’imagine, les roturiers chrétiens de la fin du moyen âge et d’après ont dû écouter la messe en latin, une langue qu’ils étaient loin de maitriser tous, il arrive qu’il y ait des œuvres face auxquelles on est tenus d’être attentifs autrement, de s’inventer, souterrainement, un rapport à Dieu, à la Bible, au plus profond de notre cœur. Devant Le Procès de Jeanne, il était agréable d’halluciner, salutaire d’essayer d’entendre des voix, et c’est, vous l’aurez compris, ce qu’on a essayé de faire, en parabole et en anamorphose.

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A propos de Lucas LUSINIER

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