Appartenant à cette lignée de réalisateurs oubliés de la cinéphilie (française), Juan Antonio Bardem fut pourtant, en son temps, une figure majeure du renouveau du cinéma espagnol dans les années 50, avec deux films magnifiques, Mort d’un cycliste et Grand rue. Il était aussi reconnu comme étant l’un des farouches opposants au régime franquiste, ce qui lui a valu d’être incarcéré en 1956 pour ses positions gauchistes. À l’époque, son arrestation avait suscité de nombreux émois en France, des pétitions ayant même circulé pour demander sa libération. Il était même considéré – depuis la fuite de Luis Buñuel au Mexique – comme le plus grand cinéaste espagnol en activité dans son pays par la critique internationale. Militant et membre du parti communiste, il écrivait en parallèle, sur le cinéma, signant des textes engagés et polémiques dans sa revue Objectivo, régulièrement sous le sceau de la censure. Sans surprise, sa carrière, en dent de scie, a souffert de ses prises de position ; le cinéaste s’est retrouvé dans la délicate situation d’accepter, à la fin des années 60 et début 70, des commandes, non pas indignes de son talent, mais très éloignées de ses préoccupations. Après le très beau Les Pianos mécaniques, sélectionné à Cannes en 1965, il peine à monter ses projets, acceptant de travailler pour la télévision, en l’occurrence pour une adaptation sans relief de L’île mystérieuse de Jules Verne avec Omar Sharif. Cette même année, en 1973, il réalise La Corruption de Chris Miller, une œuvre bizarre à la croisée des genres et des influences, une anomalie conçue à l’origine pour l’exportation, mais qui parvient de manière souterraine à garder sa nature profondément espagnole. Juan Antonio Bardem n’a plus la même aura, revenant ainsi au cinéma par la petite porte, avec une production modeste surfant sur la mode, en Italie, mais aussi dans son pays par le jeu des coproductions, du giallo.

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Ce cinéaste, marqué par le néoréalisme, illustre – bien plus en réalité – un scénario écrit par le prolifique Santiago Moncada, à  qui l’on doit quelques histoires bien tordues comme celles de L’Assassin fantôme, Meurtre dans la piscine ou encore Une hache pour la lune de miel. Il est même à l’origine du script de Toutes les couleurs du vice de Sergio Martino et d’un étonnant film fantastique espagnol, terminé par Bardem suite au décès du cinéaste d’origine, Les Cloches de l’enfer. Son approche du giallo est tout sauf conventionnelle, construisant des récits insolites et déviants, empreints de psychanalyse et d’éléments à la lisière du fantastique. À ce titre, l’ouverture de La Corruption de Chris Miller frappe par son ton décalé et hors du temps qui rappelle autant Orange mécanique qu’un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir. Dans une luxueuse maison de campagne, une bourgeoise – présentée jusqu’à l’outrance comme telle de façon très « camp » – congédie son amant, qui apparaît à l’écran déguisé en Charles Chaplin. Muet comme il se doit, se cofondant dans le personnage, il exécute des pas de danse et se déplace comme Charlot avant de trucider violemment sa maîtresse. L’art des contrastes dans toute sa splendeur surgit avec ce mélange déroutant de burlesque et de sauvagerie. Cette mise en bouche, comme un apéritif bien corsé, augure le meilleur pour la suite qui, malgré des errements narratifs, parvient à captiver jusqu’à la fin en gardant cette atmosphère putride et intrigante, très british, pas si éloignée de certains films de machination de la Hammer, en l’occurrence ceux réalisés par Freddie Francis. La suite, plante un décor tout aussi apparent, une splendide demeure au cœur du Pays basque. Ruth Miller, campée par une Jean Seberg dans un rôle taillé sur mesure pour Mimsy Farmer, vit avec sa belle-fille, la fameuse Chris Miller du titre (la chanteuse Marisol) qui souffre, depuis le viol d’un haltérophile dans les douches d’une salle de gym, de troubles psychiatriques. Apeurée et fragile, elle est en panique dès qu’il pleut et ne supporte pas l’obscurité. Névrosée et insatisfaite depuis le départ de son mari dans des circonstances ambiguës, Ruth éprouve de plus en plus de difficulté à protéger Chris. Un soir d’orage, un vagabond un peu hippie, Barney, débarque et squatte dans la grange. Le découvrant au petit matin, Ruth, perturbée, décide de l’engager comme homme à tout faire. Débute alors un jeu du chat et de la souris entre ce trio excentrique, teinté de perversité, de désir saphique (l’inceste n’est pas loin) et d’érotisme suggéré.

The Corruption of Chris Miller (1973)

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Le spectateur, aspiré par une histoire qui reprend les codes du film de machination – sans en épouser la structure narrative orthodoxe–  et du conte gothique se demande logiquement si Barney est l’assassin du début. Et si ce n’est pas le cas, qui est-il ? Et qu’est-il arrivé au mari ? Qui est aussi ce châtelain séduisant qui semble faire la cour à Chris ? Autant de questions qui trouveront leur résolution au gré d’un huis clos étouffant et élégant, teinté d’une ironie caustique, qui a le bon goût de prendre ses distances avec la dimension psychanalytique de ce type de production, la freudploitation inondant les giallos post-hitchcockiens. Les auteurs – le cinéaste et le scénariste – rendent un évident hommage turbulent et morbide à Ingmar Bergman dans cette relation malsaine entre une mère (par alliance) et sa fille. On pense aussi aux deux chefs-d’œuvre de Robert Aldrich, en omettant la dimension gérontophile, Chut, chut chère charlotte et Qu’est-il arrivé à Baby Jane.  Dans un dernier tiers, volontiers plus grand-guignol, La Corruption de Chris Miller entame un virage estomaquant du côté de l’horreur graphique avec le massacre brutale d’une famille – bien que la violence soit hors-champs – évoquant le slasher avec un tueur à la serpe vêtu d’un ciré noir et surtout, un meurtre au ralenti, à la beauté vénéneuse, rouge sang comme dans un Dario Argento ou un Mario Bava. Juan Antonio Bardem s’appuie sur son solide métier pour embellir ce scénario vicelard, lui insuffler un parfum de glamour décadent. La photographie – en intérieur et en extérieur –, tout en contraste, est magnifiée par le format scope, la fluidité des mouvements de caméra et la sophistication des cadrages. Ces qualités esthétiques ne sont jamais gratuites, elles valorisent la beauté corporelle du trio infernal, en opposition ou en miroir déformé, de leur âme torturée par des pensées morbides et/ou criminelles. Soufflant le chaud et le froid, le trivial et le raffiné, La Corruption de Chris Miller n’a rien d’une œuvre personnelle – même si au détour d’une séquence dans un village, Bardem retrouve une inspiration néoréaliste authentique –. Il n’en reste pas moins un thriller psychologique vénéneux d’une rare intensité, pastiche habile de la concurrence qui parvient à transcender une matière usée  sans aucun cynisme. Juste avec assez de malice et de talent pour nous corrompre.

The Corruption of Chris Miller (1973)

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Cette rareté, avec comme seul bonus une bande-annonce, est exhumée par Le Chat qui fume dans une très belle copie malgré quelques griffures et défauts mineures. Mais sortir une telle œuvre dans des conditions optimales est déjà un petit événement en soi qui donne envie de découvrir la filmographie de Juan Antonio Bardem.

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