Les amateurs de pensée critique radicale sont généralement d’incurables nostalgiques. Ils iront jusqu’à dépenser leurs dernières économies pour acquérir un numéro original de la mythique revue Internationale Situationniste ou une quelconque brochure libertaire venue des temps jadis mais ils se montreront souvent circonspects face aux convulsions de leur époque. Mai 68 d’accord, mais à condition qu’il s’agisse d’une célébration pour fêter les 50 ans du mouvement. Debord oui, à condition que sa pensée soit figée dans le cadre d’une exposition à la BNF et qu’on ne le lise qu’une fois mort. En revanche, ces zélateurs d’insurrections livresques et de révolutions « pures » (avec un peuple bien élevé, qui se comporterait comme le veut la théorie), conforme à leur doxa se pinceront volontiers le nez face à la foule qui défile avec un gilet jaune sur les épaules, face à une vitrine de banque qui explose en marge d’une manifestation contre la réforme des retraites ou devant le spectacle d’une émeute en banlieue.

Face à cette tentation du repli nostalgique sur les grands révolutionnaires d’antan (tentation qui peut aussi se comprendre : qui a envie de faire la révolution avec des pantins comme Aymeric Caron ou les militants livides qui balancent de la peinture sur les tableaux des musées?) et face à la décrépitude d’une bonne partie de l’extrême-gauche vérolée par un trotskisme sénile, l’intersectionnalité, l’indigénisme et toute sorte d’idéologies séparées, il faut saluer comme il se doit l’apparition d’une petite revue percutante : Ruines. Produite par « le groupe autodissout Anton Skià » qui n’a jamais existé, cette publication qui mêle « théorrisme, poièsis et impolitique » est un véritable souffle d’air frais au sein de la pensée critique contemporaine. Très inspirée par la pensée situationniste mais également par Canetti, Blanchot et Bataille (entre autres), la revue évite le psittacisme pour adapter de manière pertinente cette tradition à des enjeux contemporains.

Face à l’effondrement du monde en cours, il s’agit de proposer de nouvelles pistes critiques, de nouvelles analyses à l’instar de ces passionnantes thèses énoncées dans le texte Esquisse d’un sentiment désordonné, l’impolitique. Radicalement opposée à l’injonction « politique » et à ses mots d’ordre citoyens, « l’impolitique ne se joue pas du côté des donneurs de leçons ; elle ne fonde ni ne donne aucun ordre ; l’impolitique n’est pas ordonnatrice. »

On aura alors compris que Ruines ne propose pas d’esquisser un mode d’emploi pour une révolution idéale mais invite chacun de nous à transformer radicalement son rapport au monde :

« Longtemps, catastrophe fut l’autre nom de révolution ; et les émotions sont les racines des émeutes.

Mais ce monde est si gonflé de collapsologues et d’analystes économico-politiques qu’il se trouve en lui une peur viscérale des émotions et des catastrophes.

L’impolitique est là pour lui en donne un goût, le goût véritable. »

Pour dessiller le regard face à la situation de ce monde , il faut aussi pointer ses mensonges, ne plus faire mine de rafistoler ses ruines ou de cultiver l’espoir :

« Puisque chaque mot peut aujourd’hui désigner une réalité contraire à celle que recouvraient les définitions jusqu’alors communément admises, la destruction se fait réparation, sauvetage, sauvegarde. Développement durable, susurrent les techno-lèvres des conseillers en résilience. Ou capitalisme vert. Finance climatique à visage humain. « Une ère passionnante est en train de s’ouvrir, soyons au rendez-vous » trompettent les gestionnaires du néant, qui jamais n’oublient d’accompagner leurs slogans d’un hashtag motivationnel #ChaqueGesteCompte ! »

Cette falsification généralisée, elle est aussi flagrante dans cette manière dont ceux qui ont le pouvoir usent et abusent du mot « terrorisme » (A propos d’un usage actuel du mot « terrorisme ») :

« Tout ce qui s’oppose intensivement, fermement, radicalement, à la domination rationnelle que ce monde exerce sur nos possibilités d’existence est désormais qualifié par ses laquais politiques et médiatiques de terroriste. »

Derrière son élégante couverture où une grosse mouche se détache d’un fond uni (rouge pour le premier numéro, jaune pour ce numéro deux) se dissimulent donc quatre textes à la fois lucides et stimulants, véritables pointes acérées pour piquer la carapace du monde et sa falsification généralisée, modestes grains de sable dont on espère qu’ils pourront enrayer l’infernale machinerie dans laquelle nous sommes tous embarqués.

Mais j’ai conscience que ces mots ne sont que babillage et qu’il ne faudrait pas figer cette publication dans une sorte de vernis culturel chic. Alors je m’arrête là et vous recommande chaleureusement la lecture de Ruines.

***

Ruines n°2

Produit par le groupe autodissout Anton Skià et fabriquée par les professionnels du hasard.

Pour recevoir la revue, en échange d’une enveloppe timbrée, contacter l’auteur à l’adresse suivante :

revue.ruines@gmail.com

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A propos de Vincent ROUSSEL

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