Comme on l’aura noté, il n’y a pas de trait d’union dans le titre, seulement une juxtaposition qui plante la thématique de l’apparence, fil rouge de ce second roman d’Arthur Dreyfus qui affirme une maturité étonnante pour ses vingt-six ans. Du noyau familial des Macand, rien ne dépasse ou presque, car l’un de leurs trois fils, Madec, ne fait rien comme les autres : “Pourquoi Madec ne se divertissait-il pas ? Pourquoi regardait-il la vie, au lieu de la vivre ? […] S’il consentait à jouer le jeu, c’est qu’il guettait la moindre de ses parenthèses – ces instants où, fracassant le réel, l’imprévu pouvait éclore.” Ligne de faille dans ce foyer bien sous tous rapports, tenu avec autorité par la mère, Laurence, devant laquelle son mari Stéphane a depuis longtemps capitulé, Madec vient à disparaître au cours des vacances d’été en Italie. D’un battement d’ailes, ce drame va bouleverser l’ordre établi dans des proportions inattendues.
En questionnant les extrêmes de notre société spectaculaire, Arthur Dreyfus compose un récit d’une vraisemblance excessive qui fait la part belle au cynisme. Anesthésie du couple, presse à scandale, altruisme profitable, enjeux communicationnels et politiques, pouvoir de l’argent et de la bienséance : autant de maillons raccordés à un fait divers qui oscille entre rocambolesque et écœurement. Projetée sur le devant de la scène, la famille Macand entre dans un engrenage qui lance une interrogation générale : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour sauver la face et dans quel but ? Sans concessions, l’auteur tire les ficelles et pousse à bout chacun de ses personnages avec un talent certain et un profond sens de l’humour, noir : “Un homme dit : Il faut choisir entre la dignité et le tarama. Puis soudain, en l’espace d’une seconde, les mots ne comptent plus. Tout le monde bouffe et s’arrache les restes. Il y a des blessés.”
Il y a toutefois un déséquilibre dans ce roman qui adopte dans sa deuxième moitié un parti pris factuel, au détriment du malaise décrit avec art dès les premières lignes. Fort de la volonté d’ancrer son récit dans les dérives néanmoins cocasses car absurdes de notre monde, l’auteur a laissé pour compte le personnage de Madec qui créait une tension ambivalente de grand intérêt à la manière d’Emmanuel Carrère dans “La classe de neige” ou “L’adversaire”. Pour autant très abouti, cet angle sociétal vient donc à classer “Belle famille” dans les paraboles intelligentes et incisives d’une époque plutôt que dans les grandes voix du roman.
Ce roman fait partie de la présélection pour le Prix Orange du Livre 2012.

 

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