Le hasard des calendriers veut que deux adaptations, appartenant à la série La Comédie humaine de Honoré De Balzac sortent à moins d’un mois d’intervalle, Eugénie Grandet, court récit à l’origine, réalisé par Marc Dugain et ces Illusions Perdues, foisonnant roman de plus de 700 pages partiellement adapté par Xavier Giannoli avec l’aide de Jacques Fieschi au scénario. Partiellement car les auteurs se sont essentiellement concentrés sur la deuxième partie, délaissant un certain nombre d’intrigues secondaires et ne développant que superficiellement la partie romanesque, sentimentale, présente certes mais presque en arrière-plan. Ou plutôt comme introduction, ou justification du sujet qui tenait à cœur le réalisateur des Corps impatients. Soit le récit échevelé de l’ambition littéraire et l’ascension dans les milieux Parisiens du jeune Lucien de Rubempré. Ce dernier est un jeune poète qui travaille dans une imprimerie. Il a écrit un recueil de poésie Les Marguerites et va tenter sa chance à paris, au bras de son amante et protectrice, Louise. Mais il va découvrir un tout autre univers, se laisser pervertir par un monde régi par le profit, les faux semblants et l’hypocrisie, délaissant petit à petit ses appétences pour la littérature. Il est engagé comme chroniqueur dans un journal de presse et deviendra l’une des plumes les plus acérées et virulentes de la capitale, même si pour cela il va vendre son âme au plus offrant.

Illusions Perdues: Salomé Dewaels

Copyright Roger Arpajou / 2021 CURIOSA FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GABRIEL INC. – UMEDIA

Derrière cette histoire, en rappelant d’autres, notamment au sein de la littérature du XIXème, comme Bel Ami de Maupassant ou L’Education sentimentale de Flaubert, ce qui intéresse férocement Giannoli c’est la dimension satirique, presque farcesque. A travers cette critique virulente d’un tout petit monde nombriliste, le cinéaste poursuit l’une de ses obsessions thématiques : l’imposture qu’elle soit volontaire comme dans A l’origine ou subie comme dans Marguerite ou Superstar.

Xavier Giannoli se livre à un joyeux jeu de massacre pendant deux heures trente ne laissant aucun répit au spectateur, si ce n’est l’accalmie d’une introduction tout en délicatesse avant la tempête. La douceur bucolique des premières images, raccords avec la naïveté candide du personnage effraie même un peu par la joliesse des images et l’utilisation constante de la voix-off, précipitant le film dans le gouffre de l’académisme cinématographique. Mais ce parti pris du verbe omniprésent s’avère payant très rapidement dès que le rythme s’emballe. Il détourne la facilité de la redondance – qu’il n’évite pas toujours – en infusant à son film un rythme soutenu, enchainant les séquences virtuoses sur une musique baroque, trouvant ainsi un souffle digne de certains grands films américains à la Martin Scorsese et Francis Ford Coppola.

Illusions Perdues: Vincent Lacoste, Benjamin Voisin

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Giannoli dresse un portrait terrifiant du XIXème siècle, où tout s’achète et se vend à commencer par les applaudissements puis les plumes pour détruire et encenser un spectacle et par extension un artiste. Ce constat glaçant, dynamisé par l’exceptionnelle richesse du verbe, pourrait sembler inoffensif aujourd’hui si les auteurs ne le ramenaient pas constamment à l’actualité, s’amusant à multiplier les comparaisons des plus amusantes – les pigeons voyageurs porteurs d’informations erronés – au plus douteuses ­– tous les journalistes sont des crapules, aucun ne mérite le salut de la part du cinéaste. D’autant qu’ils sont joués par des comédiens au sommet de leur art, de la truculence verbale de Vincent Lacoste à la bouffonnerie géniale d’un Gérard Depardieu qui interprète un éditeur illettré amateur de bons plats avant tout. Face à ces acteurs expérimentés, Benjamin Voisin est parfaitement à l’aise dans le rôle de Lucien de Rubempré.

Ces illusions perdues enfoncent le clou quant au discours populiste d’une presse pourrie jusqu’à la moelle, à la solde des banques, mais Xavier Giannoli le fait avec un tel sens du spectacle qu’on lui pardonne ses errements. Certains reprocheront que toute la dimension sentimentale soit quelque peu sacrifiée, d’autant que les rares moments d’émotions on les doit entre le héros et Louise, incarnée par une magnifique Cécile de France. Mais ne boudons pas notre plaisir devant ce spectacle total, drôle et méchant, d’une vitalité assez rare dans le cadre d’un film français à costume.

Et puis un film où l’un des personnages s’inquiétant de la corruption au sein du système annonce,  « parti comme c’est, on trouvera un jour des banquiers au gouvernement »,  ne peut évidemment qu’attirer notre sympathie. Et plus que cela même.

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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