Naïla Guiguet – « Dustin » / Para One – « Spectre »

La sortie couplée de Dustin et Spectre:Sanity, Madness & the Family et singulière et exemplaire à plus d’un titre.
D’abord, l’audace d’associer deux films qui entretiennent des résonances entre eux. Le terme n’est pas anodin car tous deux sont liés et par le sens (on ne vous en dira pas plus, pour ne pas spoiler l’énigme de Spectre) et surtout par le son, qui est un des acteurs principaux du court et du long.
Deuxième audace et pas des moindres : sortir des sentiers réservés au « clubbing » à la »teuf », ce sont deux films réalisés par des DJ.
Last not least, et c’est là, la hardiesse qui a le plus frappée l’auteur de ces lignes : Spectre: Sanity, Madness & the Family est un voyage psychédélique et une expérience de cinéma unique. Avant de nous engager plus avant dans Spectre, revenons sur le court-métrage qui lui sert de prologue et au fond, plutôt d’épilogue. Ce qui est une grande idée de la part des distributeurs ( les éclairés UFO : Swallow, Pieces of my Life, L’Empire de la Perfection… tous chroniqués ici par votre servante !)

Dustin a le mérite d‘être un film d’une « insideuse », Naïla Guiguet, DJ Parfait des soirées Possession. Elle y met en scène ses proches LGBTE, déjà vus dans les courts-métrages hilarants et jubilatoires d’Alexis Langlois. C’est la même bande, rassemblée autour de la charismatique Dustin, du film éponyme. Si le film est une bonne immersion sonore et en clubbing, il laisse sur sa faim. L’after ressemble beaucoup à la soirée qui doit elle-même être un succédané de la « before ». La seule nuance vient d’une jolie trouvaille finale qui éclaire un peu différemment le film. Dustin transcrit bien l’ambiance des soirées 2.0, 30 ans après l’avènement des raves, dont il reste la techno et la drogue, mais plus trop l’état d’esprit, ni de rébellion. La bande de Dustin semble vouée à une routine noctambule assez prévisible, à base de drague et de drogue. Dans cette double programmation, à l‘aune de la vision de Spectre, Dustin prend un autre sens et devient comme un delay du deuxième ou plutôt, un écho annonciateur. Et ça, c’est une magnifique idée.

Copyright UFO Distribution

Dustin en est la frange réaliste, quasi documentaire alors que Spectre est un trip, comme il est dit dès le générique, « un film à la frontière entre réalité et fiction ». C’est le premier long-métrage de Jean-Baptiste de Laubier qui, en plus de ses études de réalisateur à la FEMIS, prestigieuse école de cinéma, s’est fait connaître mondialement pour avoir composé les musiques des films de sa camarade d’école Céline Sciamma et surtout en tant que DJ international, Para One. ( Entretien avec Jean-Baptiste de Laubier, ici)

Spectre : Sanity, Madness & the Family nous plonge dans la quête de Jean, cadet d’une famille nombreuse, qui grandit au sein d’une communauté dont Chris est le guide spirituel. Après avoir reçu une cassette de sa sœur dont il n’a pas de nouvelles depuis 20 ans, il redécouvre des voix et des sons de son passé. Les souvenirs se mettent à émerger et Jean décide de partir sur les traces de Chris, sur plusieurs continents. Pendant cette quête, il découvrira le secret de son père, des années après sa mort.

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Spectre est un film intrinsèquement psychédélique au sens étymologique du terme, c’est à dire qu’il tente et réussit à nous rendre visible l‘âme. Jean est mu par une double enquête : percer le mystère paternel et retrouver l’essence de cette musique qui tente de « sculpter », modifier l’âme.
Le cinéaste ne se contente pas d’accomplir un travail inouï (au sens premier : qui dépasse l’ouïe) sur le son, il sculpte aussi l’image, la solarise, floute les visages. Il mixe les supports Super 8, HD, sample des extraits de films underground : Jonas Mekas, Akira…. Ce maelstrom de matières lui permet de créer des images mentales. De Laubier nous fait rentrer dans la neige d’un écran TV qui s’ouvre sur des bandes réfléchissantes aussi mystérieuses que celles au début de Lost Highway.
Le cinéaste rend vivants et fascinants des appareils et objets old school : magnétophones à bandes, Revox, diapositives, magnétoscopes, VHS, cassettes. Il les filme de façon quasi animiste. Ces objets fétiches vont parler et lui révéler son passé, voire son futur…

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Le projet était casse-gueule : nous faire rentrer dans le son, cette recherche à la fois salvatrice et mystique du héros.
Jean-Baptiste de Laubier nous fait nous engouffrer haut la main dans ce trip à la fois souterrain et aérien. Dès les premières images, nous sommes conviés à un voyage via le long travelling voiture sur des cimes enneigées. Un voyage dans le temps, depuis l’enfance bourrée de zones d’ombres du narrateur ; un voyage au cœur de la psyché humaine : les mystères de Chris, du père de Jean et d’une sœur qui « fait des cauchemars sans dormir » ; un voyage qui va nous mener du Japon en Indonésie, en passant par la Bulgarie.

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Un défi très ambitieux, mené avec une délicatesse musclée ; oxymore à l’image de ce film, mix de matières visuelles et de pistes sonores, contrastées et intenses.
Spectre : Sanity, Madness & the Family raconte la recherche du son de l’âme, du son parfait, de la musique qui infecte et qui guérit, depuis le Kodo au Japon et ses impressionnants percussionnistes disposés de façon hyper graphique jusqu’au fameux Mystère des Voix Bulgares.
La voix de Jean énonce, avec une tessiture particulière : « La mémoire n’est pas la vérité. Surtout quand on vous ment ». Double apostrophe au spectateur, faisant allusion à la mémoire du cinéaste sur sa propre histoire et sur la liberté qu’il va prendre à la transformer, la décliner en film.

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Un pari cathartique fou, totalement réussi. Vu le background autobiographique et le contexte de secte, Spectre aurait pu virer auto-fiction, psychanalyse filmée, Paris Match fantastique, il n’en n’est rien et le film est Tout. Spectre est inclassable, éminemment cinématographique, aussi magnétique que les bandes dont il suit les confidences et souvenirs, réels ou inventés.

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