Julien Faraut – “L’empire de la Perfection”

Plus encore qu’un film sur les courts de tennis, le brillant documentaire de Julien Faraut est un véritable cours de cinéma, sans jamais tomber dans le didactique ou le pompeux. Un cours magistral, sous l’égide de Jean-Luc Godard et de Serge Daney.
L’empire s’ouvre sur une citation du cinéaste suisse : « Le cinéma ment, pas le sport ».

© UFO Distribution

 Soit, un retour en images inédites et percutantes sur l’enfant terrible du tennis des années 80, John Mc Enroe, rock star de la terre battue, jamais battu et pourtant parfois très abattu, comme en attestent certains plans. Cette année 84, à Roland Garos, où il devrait clore une saison victorieuse…
Précision importante : Julien Faraut a découvert les images que l’on voit dans L’Empire de la Perfection alors qu’il fouillait les archives de la cinémathèque de l’Insep  (Institut national du sport qui accompagne les sportifs de haut niveau), plans tournés par Gil de Kermadec, joueur de tennis, devenu en 1963 le premier Directeur Technique National.
Voici ce qu’il en dit : “J’ouvre pour la première fois les boîtes rouillées contenant les rushes en 16mm qui vont devenir la matière première de mon film. Au fur et à mesure que je les ouvrais, je prenais conscience de la rareté de ces images qui auraient dû être détruites depuis longtemps.
Ces images ne sont ni des images de télévision ni des images d’amateurs. Elles ont été utilisées pour étudier la technique des grands joueurs et enseigner le tennis.
Les rushes trouvées sur McEnroe ont été réalisées tous les ans à Roland-Garros, durant au moins 5 ans. Et c’est là une des grandes beautés du film de Faraut qui interroge l’image et propose un système de poupées russes : le jeu avec les images de Kermadec, le jeu avec le jeu du tennisman et ses scènes, sincères (pour le réalisateur) et que le public soupçonna parfois de simuler, ce qui ne rendit pas Mc Enroe, toujours populaire sur les courts de tennis.
L’Empire s’attache aussi au pouvoir pédagogique de l’enregistrement d’images. Ainsi, Kermadec a consacré sa vie à tenter de filmer la technique des tennismans, utilisant de superbes ralentis, s’apercevant parfois qu’un joueur est incapable de mimer à nouveau un revers. Des films en 16mm tournés à 120 images seconde. Puis, la place de Kermadec diminue car les télés affluent. On lui proposera même d’utiliser les captations déjà réalisées par la télévision publique, offre qu’il vivra comme un affront. Car, non seulement Faraut rend hommage à Mc Enroe, mais aussi à Kermadec, athlète du cinéma à la recherche du plan parfait.
En 1984, il a consacré un portrait de 35mn au tennisman américain, dont Faraut a donc repris les rushes (quelques vingtaine d’heures à se réapproprier !).

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 On suit avec passion le fauve dans l’arène parfois hostile. Il faut dire que Mc Enroe peut contester l’arbitre avec des formules type « Vous sortez d’où ? On vous a trouvé dans une pochette surprise ! ». A sa logorrhée agressive, Faraut substitue avec humour la voix off de De Niro dans Raging Bull  : « You fuck my wife ! ».
Le tigre se mue parfois en gazelle qui bondit pour saisir la balle, désarçonnant totalement son adversaire car la grâce et la force de Mc Enroe était sa totale imprévisibilité. Il a aussi fasciné le grand critique de cinéma Serge Daney qui s’improvisa alors chroniqueur sportif pour Libé. La citation de Daney : « L’essence d’un grand joueur c’est l’invention du temps » résume bien ce documentaire, attaché à nous faire entrer de plein pied sur le court-arène et à y admirer, un surdoué de l’instant présent, un tennisman dont la précision de jeu et la concentration contrastent fortement avec l’irruption de coups de têtes.
La gazelle/tigre vire alors en enfant perdu, jetant sa raquette, pinaillant avec l’arbitre. C’est cette dichotomie qui charma ou agaça beaucoup au mitan des années 80. C’était rarissime qu’un tennisman ne contrôle pas ses émotions, tout en gagnant.
Enfant, j’étais séduite par cette colère explosive qui me rappelait les envolées –lyriques et de cendriers- de l’émission de Michel Polac  Droit de Réponse. Je trouvais formidable qu’une personnalité soit officiellement reconnue et puisse ainsi dérailler comme un sale gosse. En revoyant Mc Enroe aujourd’hui, à une époque beaucoup plus formatée, on est d‘autant touché par ses irruptions émotionnelles qu’on sent bien réelles.
Même si, comme le souligne intelligemment le réalisateur, il y a deux façons d’être filmé durant un match de tennis : en étant en immersion dans le sport ou bien en interprétant le joueur de tennis qui se sait filmé.

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Scandé par le morceau The Sprawl de Sonic Youth et des guitares dissonantes qui correspondent bien au jeu sauvage et physique de Mc Enroe, L’Empire de la Perfection nous plonge de plein pied dans la dramaturgie d’un match de tennis.
Julien Faraut dit qu’il est parti de ce matériau : les rushes de Kermadec comme un diamantaire, son film est un bijou. Jeu, set et match !

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