Sur les rivages de la ville portuaire de Hope, en campagne sud-coréenne, un bœuf est retrouvé dépecé en bord de route. Un policier et une troupe de villageois s’arment de courage pour aller débusquer la vérité et illuminer ce mystère qui gronde : la rumeur fait état d’un centre-ville dévasté. Par qui ? Qui est cette force obscure ravageant tout sur son passage ? L’intrigue s’installe, et Na Hong-jin, dans la plus étincelante de ses traditions (de The Strangers à The Chaser), façonne pas à pas l’angoisse de l’invisible. Le souffle de la bête nous parcourt la nuque, elle est encore invisible. La tension est immense, il approche. Et a contrario de la traditionnelle révélation des monstres qui tient en haleine son spectateur jusqu’à son final (des classiques Les Dents de la mer, The Descent au récent Smile), Na Hong-jin, tout comme Bong Joon-ho avec The Host, nous le révèle rapidement : cette longue carcasse chevelue étirée sur une dizaine de mètres, ces dents ravagées et incisives, son pénétrant regard humanisé, cette musculature difforme et ciselée, il est là, le monstre ravageur. Mais un détail interpelle : son action semble indifférente à tout enjeu dramatique (il ne semble pas tuer ni détruire « consciemment », ni même souhaiter interagir avec ses chasseurs), il fuit, habité d’une quête qui nous échappe (encore), comme un animal sauvage que l’on tente d’attraper, de domestiquer. Sa corpulence démonstrative entraîne incontestablement la destruction. Mais il est obnubilé par une mission vitale, habité par un rôle qui le restreint à la fuite. Et là où, d’un seul coup, la peur et l’effroi s’éloignent, des larmes jaillissent sur son visage désormais totalement humanisé.

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Des larmes coulant sur le visage de cette monstruosité d’apparence. Et en un regard, l’émoi s’installe par la compréhension que cette bête est bien douée de conscience, de sensibilité, et que sa course-poursuite délurée n’est en fait qu’une réaction maladroite de peur, de fuite et de souffrance. Et que, de ce travelling harassant, exténuant, asphyxiant, de cette action inaltérable qui ne nous lâche pas, Na Hong-jin nous répond non pas en abaissant le rythme, mais en l’élevant à un stade humaniste. L’on commence ainsi à comprendre que Na Hong-jin se permettra tout pour, d’ailleurs, réussir à peu près tout. Dans ce combat homme/monstre, Na Hong-jin ne choisit pas son camp, il les assemble, et malgré l’antinomie de physiques diamétralement opposés, il réunit en un instant les deux camps. Il va choisir le parallélisme plutôt que le croisement, les larmes de désarroi du monstre se joignant à la viscérale peur de ses poursuivants : les deux unis dans la sidération. Ou plutôt, s’il ne les unit pas, il les satellise. Dans une mise en scène classique (le chassé contre le chasseur), l’un doit donc attraper l’autre. Et ce qui interpelle ici, c’est que leurs courses sont bien parallèles, humains et monstres filent et courent dans une direction identique, comme si jamais leurs routes ne pouvaient se croiser. Na Hong-jin ne filme pas une course-poursuite, il filme une course tout court. Une course après la vie, après la survie, après l’extinction et la disparition, une course pour continuer de croire, pour continuer de vivre, une géométrie qui explique cette impression d’intemporalité, cette sensation exaltante d’une course sans fin, une éternité dans une mise en scène implacable où la tension folle s’associe à la réflexion de deux mondes qui commencent non pas à s’affronter mais à cohabiter : cet épaule contre épaule aux allures de guerre civilisationnelle n’est en fait que les prémices d’une hypothétique future entente interespèces. Na Hong-jin fuit la confrontation, il nous invite à croire en la cohabitation.

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Là où l’humour aurait pu maladroitement rabaisser l’envol lyrique de sa destinée, il l’épouse avec hauteur et habile distance : un peu graveleux et scatologique, il désamorce le trop-sérieux de sa première heure. Na Hong-jin s’amuse, nous amuse dans des séquences à rallonge entre one-man-shows hilarants et liberté de ton en décalage conscient avec la grandiloquence des enjeux (la rencontre entre un vieil homme et le monstre en forêt, la séquence d’autopsie, entre autres). Rien n’est le fruit du hasard, et si l’on rit beaucoup, c’est aussi pour reprendre son souffle dans une gestion du rythme indispensable tant l’exaltante action ne cesse de nous emporter. Et c’est bien ce sentiment jouissif qui l’emporte, cette sensation d’être une poupée de chiffon ballotée à droite et à gauche, dans les mains du grand manitou Na Hong-jin qui s’amuse avec nous, bien conscient de sa haute domination sur notre sort condamné, condamné à tomber éperdument sous le charme de son Hope.

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Dans cette guerre au dérèglement du genre cinématographique où tout se mélange, s’interchange, sa destinée ne pouvait être qu’à la hauteur de la stupéfaction dans laquelle nous sommes plongés : il fallait pour Na Hong-jin continuer de pousser le curseur, en rendant intergalactiques ses enjeux. Et lorsque l’on comprend qu’une autre guerre se joue devant nous, une guerre des mondes, des civilisations, d’un enjeu science-fictionnel qui nous dépasse, le film alors semble lui aussi nous dépasser, nous échapper, dans un lâcher-prise narratif hors-sol et extatique. Car alors, le sens se perd dans la stupeur. À l’instar de la séquence finale de Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, celle de Hope nous emporte au-delà de l’imaginaire, nous voilà désormais au cœur d’enjeux d’un autre monde, et l’on pourrait même dire, d’un autre film. Un film dans le film, un retournement de table qui nous ferait presque oublier ses asphyxiantes courses effrénées et ininterrompues pour nous élever au-dessus des mondes. Il y a alors là un coup décisif dans la construction d’un cinéma anthologique, dans le sens figuré du terme, qui marquera certainement son temps et son époque. Nous pourrions encore parler de géométrie, mais ici en termes d’espace vital. Si les préoccupations de la première partie du film étaient la survie d’un espace restreint (un petit village isolé), elles basculent dans l’irrationnel ensuite dans la survie d’un espace global, la Terre. Et c’est aussi ce basculement qui rend Hope si singulier, un déferlement, une course ininterrompue d’un monde contre un autre, d’une époque contre une autre, dans un parallélisme exaltant qui ne confond pas ses sujets, mais qui installe la cohabitation des peuples au rang de destinée galactique.

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