Plan fixe. Un mobile home en bord de route. Dans ce qui semble être le rituel du premier jour d’école, sur le trio n° 2 de Schubert joliment revisité, la porte laisse sortir, puis entrer, et bientôt ressortir une ribambelle de gamins. On perd le compte. Mais combien peuvent-ils bien être dans ce « Tin Castle », véritable boîte à malices vibrant au gré d’un tourbillon incessant ?
On le saura bientôt : chez les O’Reilly, on s’entasse à douze dans cet habitat précaire qui n’a de mobile que le nom. La grosse boîte en tôle a vu des jours meilleurs. Tout y tombe en panne ou y part en décrépitude. Des parpaings la clouent au sol. Pourtant, c’est bien à un voyage que nous convie Alexander Murphy, qui a installé sa caméra six années durant dans cette famille d’Irish Travellers du comté de Tipperary. Au cœur de la meute, au plus près de ces enfants qu’il laisse jouer avec la caméra, le documentariste saisit, au fil des années, un quotidien où la joie, la tendresse, le jeu ne le cèdent jamais à la précarité, à la marginalité, à la hantise de la disparition, dont les signes sont pourtant omniprésents.
Avec ces belles séquences clairement mises en scène et son chapitrage autour des saisons (spoiler alert : le printemps ressemble furieusement à l’hiver !), le film tient du « home movie » bien plus qu’une tranche de vie façon cinéma-vérité. Il compose un univers où lyrisme assumé et sensation d’intimité se mêlent. Murphy fait de sa caméra «le onzième enfant de la famille».
Il ne nous emmène que rarement en dehors du périmètre restreint que dessinent le mobile home et l’immense prairie qui l’entoure. Les enfants vont à l’école, mais on ne les y suivra pas. Comme par magie, les nombreuses scènes d’intérieur ne provoquent pas de sentiment de claustrophobie. Les gamins s’y meuvent avec une grande liberté : leur énergie pousse les murs. Mais dès le début, la figure immobile du père, plantée au milieu comme un poids mort, dans une série de plans à faible profondeur de champ ou en surcadrage, rappelle tout ce qui menace une insouciance que l’on devine éphémère.

Les moments d’effervescence, les ouvertures du cadre et les travellings n’en paraissent que plus libérateurs. Une partie de cache-cache dans un champ ondulant aux allures de western devient un moment hors du temps, d’une grande beauté. Les sorties en sulky constituent les grandes échappées du film : seuls moments où la caméra se met franchement en mouvement, elles procurent un élan euphorique (peut-être est-il un peu trop souligné par un best of peu imaginatif des classiques musicaux, de Bach à Saint-Preux). Mais ces cavalcades sont les derniers soubresauts d’un mode de vie condamné à s’effacer. L’élevage des chevaux, auquel se consacrait naguère une partie de la population nomade d’Irlande, ne fait plus florès. La sédentarisation et le chômage gagnent du terrain.

Sans discours, sans voix off, sans vision folklorisante et en faisant le choix de ne pas tout expliquer ni montrer (on ne saura pas ce qui envoie le père en prison ; on ne connaîtra pas précisément les causes de sa dépression), le film dessine les tensions entre l’intérieur et l’extérieur, la tradition et la modernité. Une scène délicieuse montre la famille découvrant un pavillon témoin. Il faut voir les enfants actionner sans cesse la sonnette (ils n’ont pas d’électricité chez eux), les parents jouer à la dînette autour de la table ronde… avant de décider qu’il est impensable de vivre dans « une maison collée », où les chiens, les chevaux, les gosses seraient limités dans leurs mouvements et constamment sous le regard d’autrui -hostile, forcément hostile.
Cette tension entre tradition et modernité traverse constamment la famille. Lorsque l’aîné, Sean, présente sa fiancée, elle semble tombée du ciel. Comment se sont-ils rencontrés ? Mystère. Le temps de l’approche, de la séduction, a-t-il même existé ? L’ellipse abrupte rend compte de manière saisissante d’un passage radical entre le monde de l’enfance et la vie d’adulte. Tout se passe comme si la période charnière de l’adolescence n’existait pas (Murphy le souligne en entretien). La prise d’autonomie est limitée : le tout jeune homme déménage dans une caravane adjacente. Et ses velléités de bâtir un couple plus « moderne » sont battues en brèche par sa mère dans un dialogue croquignolet :
— Elle fera une bonne femme au foyer.
— C’est pas une femme au foyer, c’est la femme de ma vie.
— Sois pas idiot !
— Je la vois pas comme une femme au foyer.
— Elle prendra soin de toi, mon petit.
— Je peux prendre soin de moi.
— OK, je lui dirai de pas cuisiner. Je lui dirai qu’elle n’est pas une femme au foyer, que tu cuisineras et que tu feras le ménage.
— Je sais pas cuisiner.

Le spectateur est lui aussi tiraillé : entre l’incompréhension de voir les O’Reilly refuser une part de modernité qui adoucirait leur quotidien, et une profonde sympathie pour cette famille fidèle à un mode de vie dont les bonheurs sont grands, quoique chèrement payés.
C’est là l’un des grands mérites du film : faire partager, dans un voyage cinématographique doux-amer, le quotidien de ces Irish Travellers, entre joies d’une vie faite de jeux, de liberté et de tendresse, poids d’un ostracisme persistant et horizon incertain d’un mode de vie en sursis. Faire découvrir une population méconnue et mal-aimée, et faire vaciller, sans niaiserie façon «petite maison dans la prairie», les stéréotypes qui l’entourent. Sans pathos ni folklore, le film fait naitre pour ses personnages quelque chose de rare: l’ attachement.
Irish Travellers a été présenté à Cannes, dans le cadre de la Semaine de la Critique.
Il sera en salles le 28 octobre.
Dulac Distribution.
Couleur, 106 minutes.
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