Certes, quelle évidence que de dire à propos des formes de relations amoureuses, affectives ou sexuelles à l’ère numérique que celles-ci ont été profondément chamboulées dans nos sociétés contemporaines. Pour beaucoup, interagir via les réseaux sociaux et applications de rencontre induit de profondes singularités dans les modalités relationnelles, lesquelles – comme échanger des photos intimes – pourraient paraître incongrues, voire complètement déplacées, « IRL », autrement dit dans la vie réelle. Le postulat de base de Ma nudité ne sert à rien concerne essentiellement une ambiguïté majeure : si l’image de la nudité (d’autrui ou la sienne propre) n’a jamais été aussi accessible, le désir quant à lui devient une sorte de Graal. Comme dans la quête de Perceval, il est possible de le découvrir – l’éprouver – sans s’en apercevoir, tout en s’entêtant par ailleurs à le rechercher encore et toujours, désespéramment, peut-être en scrutant/scrollant des images de corps nus jusqu’à en avoir le pouce engourdi. Ainsi, la chair ne serait plus que chair, comme dissociée du désir et du sexe.
A la frontière de l’auto-fiction et du documentaire, la réalisatrice Marina De Van se scrute pour explorer et interroger des questions profondes propres au féminin en soit. Elle évoque son âge, et son corollaire, lequel, dans le regard masculin, paraît inévitable, à savoir l’invisibilisation du corps de femmes passé la cinquantaine. Ainsi, accompagnée d’un chat omniprésent, la réalisatrice dévoile son quotidien, mêlé à des scènes peut-être projectives.

Si ce sujet est traité dans les milieux féministes depuis fort longtemps, et malgré les prises de paroles de nombreuses actrices de renom (de Judi Dench à Meryl Streep pour ne citer qu’elles), la représentation des femmes après quarante piges sur grand écran reste minoritaire. Fort heureusement, le 7ème Art n’est plus le boys club qu’il a longtemps été, et le cinéma de genre, par exemple, a produit quelques contre-exemples récents en forme de manifeste, tels que The Substance (remettant sur le devant de la scène Demi Moore après des années d’absence), ou encore le récent – et jubilatoire – Teenage Sex and Death at Camp Miasma et une impériale Gillian Anderson. C’est une expérience totalement, radicalement différente qui est proposée ici, avec un dispositif qui semble, à première vue, très minimaliste.
A travers son outil de travail, son œil-caméra, Marina De Van montre son corps de cinquantenaire, comme pour conjurer cette peur de la disparition. Pour rythmer les scènes d’une vie quotidienne constituée d’une certaine oisiveté, un commentaire parlé de l’autrice explique qu’elle n’est ni malheureuse ou déprimée par sa solitude. Pour autant, ce qui ressort du visionnage de ce long-métrage demeure la sensation d’une grande mélancolie.
En-dehors des sujets essentiels et universels évoqués, la forme du film interroge par sa posture. Si De Van prétend ne se plaindre de rien, ne chercher personne, son film semble dire le contraire. Lorsqu’elle dit ignorer le potentiel érotique de son corps, elle se vautre dans son égo et atteint les limites de sa démarche. Son discours cesse alors d’être universel pour ne se concentrer qu’autour d’une personnalité. L’altérité, et le désir, demeurent inaccessibles quand elle n’est qu’un miroir de ses propres projections.

Pourtant, le film ne peut pas se résumer à un ego-trip narcissique. Ainsi, en montrant son quotidien, fait de soins auxquels elle s’astreint d’une part et ces doutes incessants, De Van offre un portrait touchant à même d’inciter à interroger le regard du spectateur. Pour le cinéphile, cette autobiographie procure de plus des clés de lecture sur les œuvres précédentes de l’artiste, laquelle se filme d’ailleurs devant sa télévision, contemplant les visages de Marceau et Bellucci dans Ne te retourne pas.
Si tout est ramené à soi, et en cela, le film se fait aussi reflet d’une époque, l’artiste met littéralement à nu ses réflexions intimes, comme on tend un miroir. C’est donc vu du haut, comme inconsciente d’indéniables privilèges (liés notamment à sa classe sociale bourgeoise), que la frontière entre l’égo-trip impudique et un essentiel questionnement sociétal devient particulièrement ténue. Tantôt émouvant, parfois agaçant, Ma nudité ne sert à rien est un ovni filmique, à vivre comme l’expérience d’une douleur généralement taboue, vécue en silence par de nombreuses femmes et occultée par les hommes.
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