Jessica Hausner – “Little Joe” (2019)

Élève à la Filmakademie de Vienne où elle a notamment pour professeur, Michael Haneke, qui fera d’elle sa scripte sur le controversé mais essentiel Funny Games, Jessica Hausner se fait remarquer il y a vingt ans avec le moyen-métrage Interview, son film de fin d’études, qui lui vaut une mention (prix spécial du jury) de la cinéfondation lors de l’édition 1999 du festival de Cannes. La même année, elle fonde aux côtés de la réalisatrice Barbara Albert (Banlieue nord, Mademoiselle Paradis), du producteur Antonin Svoboda (Le Cauchemar de Darwin) et du cameraman Martin Gschlacht une société de production, visant à valoriser le cinéma indépendant autrichien, coop99. Régulièrement sélectionnée à Cannes, dans la section Un Certain Regard (Lovely Rita/Hotel/Amour Fou), la cinéaste remporte le Prix Fipresci à la Mostra de Venise en 2009 pour Lourdes, qui permettra également à son actrice, Sylvie Testud de se voir gratifier d’un prix du cinéma européen de la meilleure actrice. Naviguant entre les genres, elle affirme discrètement une œuvre cohérente, étrange et singulière, sur laquelle cette première en Compétition de la sélection officielle pour son cinquième long-métrage, le premier en langue anglaise, Little Joe, met un joli coup de projecteur. Une première incursion dans la science-fiction, ou plus précisément l’anticipation, saluée par le Jury au détour d’un prix d’interprétation féminine pas immérité pour sa comédienne Emily Beecham, confirmant le statut atypique de la réalisatrice, quand bien même sa réussite ne serait que partielle. L’histoire d’Alice (Emily Beecham), mère célibataire, phytogénéticienne chevronnée qui travaille pour une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes. Elle a conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beauté que pour son intérêt thérapeutique. En effet, si on la conserve à la bonne température, si on la nourrit correctement et si on lui parle régulièrement, la plante rend son propriétaire heureux. Alice va enfreindre le règlement intérieur de sa société en offrant une de ces fleurs à son fils adolescent, Joe. Ensemble, ils vont la baptiser ” Little Joe “. Mais, à mesure que la plante grandit, Alice est saisie de doutes quant à sa création: peut-être que cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom…

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Film bancal et à bien des égards inabouti, Little Joe a pourtant un pouvoir de séduction durable donnant envie de le défendre, au-delà de ses limites avérées. Si son postulat initial est plutôt intriguant, celui-ci se révèle progressivement aussi déceptif que prévisible, comme s’il n’était qu’un prétexte, n’intéressant que partiellement la réalisatrice. La raison est à chercher du côté de ce qui constitue la force de l’ensemble, sa direction artistique, aussi bien sur le plan visuel que sonore. Esthétique glaciale, léchée et soignée, mise en scène clinique et rigoureuse, musique anti-mélodique presque « insidieuse », sound design inquiétant : l’ambiance et l’atmosphère singulières priment sur le récit et la narration. On pense aux travaux visuels de l’un des plus célèbres émules du maître Haneke, Yorgos Lanthimos dont le décor ici, évoque lointainement celui de Mise à mort du cerf sacré, comparaison à laquelle s’ajoute un parallèle thématique à un endroit précis. Quand le cinéaste Grec filmait la lente et inévitable destruction de la cellule familiale, la réalisatrice autrichienne, reste certes un curseur en dessous, mais observe froidement sa dégradation. Différences de tailles toutefois, tout d’abord dans le ton, délibérément solennel mais également dans le traitement des personnages, Jessica Hausner se montre très distante, sa caméra semblant davantage s’intéresser aux architectures, aux machines, à la plante qu’aux êtres humains qui les parcourent. Ce parti-pris n’a pour autant, pas que des désavantages, il permet de rendre crédible certaines situations qui pourraient facilement être ridicules, M.Night Shyamalan et Mark Wahlberg (qu’on adore) n’ont pas réussi à éviter cela au détour d’une séquence en particulier devenue motif de railleries dans Phénomènes. Reste que dans ces conditions, il devient difficile de s’attacher un tant soit peu à l’héroïne ainsi qu’aux problématiques amorcées. L’univers prenant vie avant tout par sa « façade », créant une ambivalence entre une perfection feinte et des failles de plus en plus palpables, de là naît un trouble autre que celui recherché par le scénario, paradoxalement assez stimulant à contempler. En somme, Little Joe envoûte lorsqu’il s’affranchit des normes narratives pour laisser s’exprimer une sorte de vrai-faux film d’horreur sensoriel, convaincant par intermittence, mais conceptuellement fascinant.

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A propos de Vincent Nicolet

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