Djazia Satour – Aswât (entretien)

Les vents de la vie.

Un vent qui se lève avec les premiers rayons du soleil. Les voix d’un peuple qui se réveille, un peuple jusque-là silencieux et qui, ce matin, ouvre les yeux. La vision devient voix et la voix chemin vers la liberté. Qu’on me permette d’emprunter à l’arménien l’expression « Azadoudian Djanaprin », les chemins de la liberté. Je me souviens d’un T-shirt en Argentine dans les années 1990. Il arborait un arbre debout sur ses racines avec cette phrase : “Nos racines ne nous permettent pas de nous échapper”.

Ce qui est bon pour un arbre ne l’est pas forcément pour les Hommes. Même si un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle, nos racines sont les rhizomes de notre vivacité. Un commencement est un moment d’une extrême délicatesse comme nous le rappellent les dunes des déserts de David Lynch . Je commencerais donc ma chronique sur la pointe de pieds d’une bulle en suspension dans l’air. Si les hommes sont des flèches qui vont droits de leur naissance à leur mort, les femmes sont des bulles qui flottent dans les airs , des bulles qui donnent la vie :

 

Rencontre/interview

Vasken Koutoudjian : Alors tu as deux heures pour travailler, il y a des brouillons à ta disposition (rires) : qu’est-ce que la musique peut exprimer que les mots ne peuvent dire ?

Djazia Satour : L’émotion.

VK : Les mots ne peuvent pas exprimer l’émotion ?

DS : Alors si bien sûr, mais ça dépend pour qui. Je suis quelqu’un qui a choisi la musique pour exprimer, canaliser, l’émotion. C’est vrai qu’il y a des mots aussi dans la musique.

VK : Ce qui m’intéresse c’est ce que la musique apporte en plus des mots.

DS : Alors ça c’est une grande question à laquelle j’essaye de réfléchir depuis très longtemps. En fait c’est LA question.

VK : Ce que je voudrais savoir c’est ce que, pour toi, la musique apporte de plus que les mots. Autrement dit, comment la musique est un langage ? Comment la musique est apparue dans l’histoire du langage ? Vraisemblablement elle est apparue d’abord par des percussions, d’abord comme rythme. Les chants qui sont venus avec, pour moi, étaient de l’ordre du sacré, du méta-physique. Mais bon ceci est ma réponse, pas la tienne ! Je voudrais connaitre ta réponse (rires)!

DS : Je pense que le langage de la musique touche la sensibilité profonde de celui qui écoute. Cela n’est possible que si celui qui la produit passe par sa propre sensibilité. Le sens de ce que l’on peut produire en art, c’est la transformation d’une émotion et peut être même la transformation du discours. A la place d’exprimer quelque chose d’une manière rationnelle, normée, il y a une richesse dans la musique qui permet d’aller au-delà.

« Quand on veut faire de la musique on n’est absolument pas obligé de passer par un cursus scolaire. »

VK : La musique est extrêmement normée, dans sa faconde comme dans son écriture. C’est une grammaire, un solfège….

DS : Alors ça dépend. Si on parle de la musique occidentale, qui est une musique d’écriture avec effectivement des règles, une musique très normative, cet apprentissage je ne l’ai pas. Quand on regarde dans le reste du monde, c’est-à-dire la majorité, les peuples du monde approchent la musique de façon très spontanée, avec le vécu et la transmission. Quand on veut faire de la musique on n’est absolument pas obligé de passer par un cursus scolaire.

VK : C’est vrai. Un exemple qui me vient à l’esprit c’est Django Reinhard qui ne lisait pas la musique.

DS : C’est ce qui m’intéresse dans la musique, que ce ne soit pas lié à une codification, même si peut-être j’en applique une, j’ai une approche beaucoup plus sensitive, sensible et spontanée. J’éprouve une émotion déjà dans mon rapport à la musique. Après j’essaye de canaliser ma propre émotion, ou mon vécu, quelque chose qui est très difficile à décrire. C’est un langage oui, mais un langage très mystérieux, qui peut exprimer des choses qu’on n’a même pas réalisé au niveau conscient.

VK : La musique passe à travers nous, sans que l’on sache vraiment d’où elle vient et nous n’en sommes que le médium.

DS : Après on peut ressentir qu’il y a quelque chose qui se passe. Peut-être l’âme est un trop grand mot.

VK : Certainement pas. Les chamans utilisent la musique comme un médium pour une transcendance, et nous continuons de la même manière, juste à des degrés parfois moindres.(Silence)

VK : Question suivante ? Attention ce n’est pas fini ! M’intéressant au mot métissage j’ai lu qu’il venait du grec metis, la ruse. Dans ta musique, qui pour moi est métissée, quelle serait la part de ruse et dans quel but ?

DS : Je vais prendre la question en plusieurs étapes. Je n’ai pas l’habitude d’appliquer le terme métissage à cette musique mais je comprends cette notion car elle n’est pas dans un cadre, on y entend des mélanges. La musique est le produit de son histoire, d’un parcours personnel et donc il n’y pas de carcans pré-établis quand on fait de la musique à mon sens. Je vis la musique à l’inverse du formatage.
Non pas parce que je me disais que je ne voulais pas être formatée mais parce que je me rendais bien compte que je ne l’étais pas. Il y a là déjà une certaine forme de liberté. Là où je n’aime pas trop le mot métissage, c’est dans son coté un peu galvaudé.

« Ne pas être là où on pourrait nous attendre. »

VK : Comme je l’entends c’est la rencontre de choses, ou d’êtres qui n’étaient pas destinés à se rencontrer. Que la tradition ne destinait pas à la rencontre.

DS : Mais en même temps la tradition n’est-elle pas composée de fusions ? La tradition existe pour ceux qui l’appellent de leurs voeux et doit rester pure éternellement pour eux.

VK : Ceux-là sont dangereux ! Cette notion de pureté renvoie aux chambres à gaz ! Là on a touché le point Goldwin ! Donc on arrête la conversation (rires) !

DS : Tout à l’heure, avant l’interview, tu parlais des déracinés c’est intéressant. La musique est le reflet d’une histoire qui peut renfermer le secret de quelque chose auquel on ne s’attend pas.

DS : Je suis toujours très touchée par ce qui ne s’enferme pas dans les carcans. On ne fait pas un album comme on rend un devoir pour être bien noté. On fait quelque chose qui doit nous ressembler. D’accord on est tous différent, mais pas seulement. On est complexe. On n’est pas différent chacun dans une case, les cases peuvent se mélanger. Cette problématique est très présente dans l’actualité…

VK :..Je ne sais pas quand elle n’a pas été présente…

DS : Oui c’est vrai, ça revient avec des grandes vagues, parfois plus insistantes que d’autres.

VK : Quelle serait alors la ruse ?

DS : Ne pas être là où on pourrait nous attendre. Ceux qui aujourd’hui en France ont un passé d’exilés sont toujours attendus sur une justification et ce n’est juste pas possible. Il y a des créations artistiques diverses et variées qui le montrent et le prouvent. Je ne parle pas de la fabrication du mélange, mais de choses qui viennent du ventre, qui sont sincères. Il n’y a pas de calculs et en même temps ce n’est pas le hasard.

VK : Ce que tu viens de dire me fait penser que c’est la ruse du mouvement, de ne jamais rester statique. Le métissage nous permet de bouger de la case dans laquelle on nous fixe. Les « fixistes », ceux qui veulent garder les traditions en place et ne pas bouger, c’est la mort. Le mouvement c’est la vie. Une identité c’est mouvant, ça ne doit pas être immobilisé. Le métissage c’est la vie même.
Tu as commencé très tôt la musique avec les Gnawa Diffusion, j’aimerais maintenant savoir ce que tu as retenu de positif et de négatif de cet apprentissage.

DS : J’étais adolescente à l’époque, je baignais dans un univers musical, avec un lien très intime. Avant même d’intégrer le groupe j’avais des projets, des vélléités à jouer dans des groupes de reprises, puis l’écriture de la toute première chanson à l’époque, les premières expériences de petites scènes. Puis j’ai intégré ce groupe-là (Gnawa Diffusion ndlr) et c’est ce qui m’a permis, à travers les tournées, les studios, d’en apprendre sur ce qu’est la musique professionnelle, sans jamais altérer l’émotion brute qu’elle me donnait, et qu’elle me donne toujours.

« J’étais quand même la sœur du chanteur, alors je me suis bousculée »

VK : Il n’y a rien de négatif dans cet apprentissage ?

DS : Il me faut préciser que je n’avais pas de responsabilités au sein du projet à l’époque. Gnawa Diffusion existait déjà sans moi. J’étais au lycée, je participais aux tournées un peu comme des vacances. Alors il n’y a pas vraiment de choses négatives si ce n’est que j’ai dû faire un choix : celui de ne pas intégrer complètement ce groupe-là et passer mon bac !
Le risque pour moi était d’être considérée comme la « choriste » de. Comme le groupe marchait énormément à l’époque, le risque était de s’installer dans une zone de confort. Donc je me suis bousculée pour ne pas la vivre. J’étais quand même la sœur du chanteur, alors je me suis bousculée. Le risque c’était de finir dans l’ombre de…et de ne pas voler de mes propres ailes. Mais ce n’est pas arrivé. Il y a eu beaucoup plus d’expériences négatives après Gnawa.

« Le chant ne doit pas chanter pour les maîtres pour rester libre. »

VK : Un morceau a particulièrement attiré l’oreille, c’est Ghounia. Quand je l’écoute la brume passe devant mes yeux. De quoi parle ce morceau ? Je ne comprends pas les paroles mais pour moi il raconte le souffle nostalgique des espaces. C’est ce que j’entends à son écoute.

DS : C’est un morceau assez cinématographique dans son orchestration. Ghounia veut dire la chanson.
Au départ c’est un morceau traditionnel Sahraoui auquel on a changé le texte. Le morceau parle de la puissance du chant. Le chant comme quelque chose qui ne se soumettra pas à l’ordre établi. Le chant ne doit pas chanter pour les maîtres pour rester libre. C’est ce que dit la chanson en racontant la puissance du chant par des images poétiques. Le chant comme un chemin vers la liberté.

VK : Quelle musique en ce moment te fait irrémédiablement te lever et danser ?

DS : Un morceau de Mickael Jackson. « Bad » je pense. Mais il y en a tellement de lui.

« Seule le soir à minuit je n’ai pas la même liberté qu’un homme »

VK : Si tu devais dire aujourd’hui ce que c’est d’être une femme ?

DS : C’est être prêt à se battre un petit peu plus sur certaines choses et donc s’armer pour ça. Cela implique des préoccupations que les hommes n’ont pas à prendre en charge ou à considérer. Il y a beaucoup de choses que l’on est obligé de faire sans la spontanéité que l’on est en droit d’avoir, parce que l’on est une femme.
Quand j’étais adolescente j’étais beaucoup plus insouciante, maintenant femme il y a plus de dangers symboliques et réels qui me sont rappelés. On se heurte donc à l’autre et à la société. Ces difficultés-là me donnent accès à une certaine lecture des choses.
Ce qui est naturel pour un homme ne l’est pas pour une femme. Pourquoi je dois accepter cela, quels sont les codes à respecter, d’où viennent-ils ? J’en parle souvent avec les hommes. Je leur fait remarquer que seule le soir à minuit je n’ai pas la même liberté qu’un homme.
Il y a aussi des choses de l’ordre de la violence symbolique liées à la représentation. Quand j’étais adolescente j’étais choquée de voir les femmes jetées en pâture dans les publicités, dans les images, n’importe quelles images. Cela m’a violentée, causé des chagrins. Ce n’était pas moi qui étais sur la photo mais je me sentais appartenir à ce groupe ainsi montré.
On est dans une société qui a des règles, mais c’est un peu le sommet de l’iceberg. En tant que femme on n’est pas à l’abri des violences symboliques. Etre une femme me donne une sensibilité pour d’autres causes diverses et variées qui sont celles qui concernent les minorités. On le voit bien dans le féminisme nouvelle génération qui est très transversal. Et j’essaye de ne pas tomber dans les clichés médiatiques.

VK : Le mot de la fin je le laisse à Mathieu Amalric, dans « Rois et Reines », qui dit à Catherine Deneuve : “les hommes se sont des flèches tirées qui vont de leur naissance à leur mort comme une ligne droite. Les femmes ce sont des bulles qui flottent…. “


Djazia Satour
Aswât
Label : Alwâne Music.
Distributeur : Differ’Ant.
Sortie : 26 octobre 2018.
Paroles et musique : KS/Djazia Satour, excepté pour “Loun Liyam”, “Ma Damni”, “Souâl” de KS/Djazia Satour/Pierre-Luc Jamain.

Djazia Satour site officiel

http://www.tv5monde.com/emissions/episode/acoustic-djazia-satour

 


 

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A propos de Vasken Koutoudjian

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