The power de la débutante Corinna Faith, auteure également du scénario, qui aurait pu s’appeler Peur du noir en français, débute sous les meilleurs hospices exploitant judicieusement un décor froid et écrasant, un bâtiment ancien qui se trouve être un hôpital étrangement déserté.  Une jeune infirmière atterrit dans ce lieu hostile jonché de longs couloirs interminables et de pièces spacieuses aux murs immaculés. Pour son premier jour, elle se voit imposer par sa supérieure suite à une légère altercation de rester la nuit, ce qui n’était pas prévu. De l’Angleterre de 1973, date à laquelle se situe l’action, nous n’en saurons pas grand-chose hormis cette information capitale pour le déroulement de l’histoire :  le pays a décidé d’effectuer des coupures d’électricité pendant la nuit pour faire des économies. Ce qui n’est pas rassurant à l’intérieur d’un endroit censé soigner des malades.  En tout cas, il s’agit bien d’un drôle de contexte pour commencer un travail dans la sérénité, d’autant que dès les premiers plans, il est indiqué furtivement que Val, l’héroïne, n’est pas à son aise dans le noir, victime dans son enfance d’un trauma qui évidemment nous sera révélé ultérieurement. Cette situation, à la fois classique et singulière, s’avère prometteuse dans sa première demi-heure, oppressante et intrigante, tirant pleinement parti de ce décor plongé dans l’ombre. L’efficacité de la mise en scène, alternant d’habiles mouvements de caméra et de cadrages glaçants, impose une atmosphère trouble sans que l’on sache vraiment où le récit désire nous malmener. S’agit-il d’un film de fantôme ?  D’un thriller à tiroirs sur fond de machination diabolique ? Ou d’une étude quasi clinique d’un personnage déséquilibré et paranoïaque ?

The Power

Cette dernière hypothèse est, au départ, accentuée par une galerie de personnages inquiétants gravitant autour de Val, distillant un réel malaise jusque dans les comportements bienveillants de certains d’entre eux. La lumière blafarde et la musique du groupe Gazelle Twins, aux ambiances planantes rappelant par intermittence les Goblins, intensifient le suspense qui évoque certaines œuvres sulfureuses de Roman Polanski, période années 60 et 70. Consciemment ou non, ramener le spectateur vers l’auteur de Répulsion est l’idée la plus retors et ironique d’un film qui finit par révéler sa vraie nature, celle d’un programme didactique sombrant parfois dans la démonstration la plus édifiante. En énonçant cela, on en dit presque trop. Mais très vite, sans trop en dévoiler, le pouvoir du titre tient aussi bien de celui de l’électricité que du patriarcat. Plus le film progresse, dévoile ses contours surnaturels, plus les coutures du bric à brac convenu de l’épouvante grand-guignol apparaissent en plein jour alors que la lumière s’efface au détriment d’une ambiance très sombre. Spectres et effets sanglants envahissent le décor mais le suspense se dilue avant de totalement disparaitre.  Les protagonistes et antagonistes dessinés à gros traits et les détails symboliques sursignifiants verrouillent un thriller horrifique à l’écriture manichéenne, à contrario par exemple du très stimulant The Nightingale de Jennifer Kent. La tentative de brouiller les repères à la fois spatiaux et temporels, avec une réalisation de plus en plus tape à l’œil produit un effet contraire aux intentions, la narration étant ramenée sur les rails du pur produit discursif.  Les clignotants me too, intéressants au préalable, deviennent trop visibles pour convaincre. Le discours féministe est asséné maladroitement et chaque bonne idée avancée parait sous-exploitée.

The Power

Le sens devient évident au moment même où le récit patine, se perd dans des digressions inutiles, cumule les fautes de goûts, par un revirement paradoxal. Le style visuel en pâtit aussi entre montage cut, images subliminales et jump scar à la mode. A trop vouloir signifier les enjeux dramatiques et métaphoriques, The power n’offre plus qu’une lecture simpliste et univoque du récit, ne retrouvant que par intermittence l’exigence formelle de son début magistral. Si ce premier long métrage -ne l’oublions pas – apportent une nouvelle fois la preuve que les meilleures intentions ne font pas le meilleur cinéma, reconnaissons malgré tout la capacité de Corrina Faith à installer une ambiance, à filmer les lieux et les comédiens, dont la formidable actrice principale : Rose Williams. Espérons que dans le futur, elle se sentira un peu moins investie d’une mission, faisant confiance plus au pouvoir de suggestion des images et à l’ambiguïté narrative, à l’exploration des zones d’ombre qu’au désir de donner toutes les clés au spectateur jusqu’à un twist final qui n’en est pas un : les monstres des temps modernes ne sont plus ce qu’ils étaient, ils revêtent des habits beaucoup plus respectables. Mais ça on le savait depuis longtemps.

 

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