Wild Side réédite un coffret DVD/Blu-ray de La Rumeur de William Wyler, avec Audrey Hepburn et Shirley MacLaine dans le rôle de deux femmes accusées d’entretenir une relation homosexuelle, dans l’Amérique puritaine des années 1960. La Rumeur est un film bouleversant sur les tourments de deux femmes éprouvées par la calomnie.

 

Karen (Audrey Hepburn) et Martha (Shirley MacLaine) dirigent un respectable établissement de jeunes filles, où elles enseignent avec l’aide de Lily, la tante de Martha. Les deux femmes sont amies depuis la faculté, mais d’un côté Martha refoule ses sentiments amoureux pour Karen ; de l’autre Karen doit épouser un médecin de la ville, le docteur Cardin (James Garner). Mary, une écolière mal dans sa peau et perfide, ruine la renommée de ses institutrices en distillant le bruit d’une liaison entre les deux femmes. Sitôt la rumeur de cet amour « contre-nature » propagée, l’engrenage s’enclenche jusqu’à anéantir de la vie de Karen et Martha. À la configuration du triangle amoureux, nourri de la jalousie mal dissimulée de Martha, s’ajoute la ruine de la réputation des deux femmes.

Réalisateur à la carrière brillante, William Wyler est surtout connu pour ses fresques épiques (le western Les Grands espaces, 1958 ; le péplum Ben-Hur, 1959) ou sa comédie romantique italienne (Vacances romaines, 1953) qui consacra Audrey Hepburn aux côtés de Gregory Peck. Au regard de ces grands succès, La Rumeur fut longtemps considéré comme un film mineur, y compris par le réalisateur qui le tenait pour raté. Et de fait, il était tellement délicat de parler d’homosexualité à l’époque du code Hays que William Wyler dut remanier à plusieurs reprises le scénario adapté de la pièce de Lillian Hellman, The Children’s Hour, au point d’en déplacer les enjeux moraux. En effet, l’intrigue n’aborde pas frontalement le sujet des amours saphiques, mais plutôt la façon dont un ragot transforme en cauchemar la vie de deux femmes, les condamnant à l’ostracisme. En cela La Rumeur reflète les mentalités de l’époque, tant du point de vue de la diégèse que de la manière dont le film aborde l’homosexualité féminine, un peu de biais. La photographie de Franz Planer en noir et blanc n’est sans doute pas un choix anodin pour évoquer des conventions rétrogrades d’une époque qui ne sait pas s’adapter à l’évolution des moeurs.

L’accent est surtout mis sur le thriller, avec des moments de tension extrême qui rendent illusoire la sérénité qui se dégage du prologue. Le film commence par une scène primesautière de promenade à vélo, bruissant du chant bienheureux des jeunes filles, puis se poursuit sur un récital de piano donné par les écolières à leurs familles, sous l’œil bienveillant de leurs institutrices. Si l’ouverture se distingue par l’atmosphère irénique de ses plans en extérieur, la scène suivante distille subrepticement le poison derrière la candeur de façade des jeunes pensionnaires. En deux plans, tout est dit : dans ce qui paraît un Éden de l’apprentissage, les écolières retorses déguisent leurs petites vacheries sous leurs bonnes manières et le récital se clôt sur une fausse note. Le dérapage musical introduit un déséquilibre qui contamine l’atmosphère sous la forme d’un pessimisme absolu, amplifié par la musique d’Alex North. Les prétentions humanistes d’une éducation artistique, physique et intellectuelle parachevées sont d’emblée minées par une perversité nichée dans l’âme, dès l’enfance. Le titre original du film, The Children’s Hour (le même que celui de la pièce), participe de la dénonciation d’une croyance saugrenue en l’innocence enfantine. Notons que quelques années plus tard Peter Brook adapte à l’écran Sa Majesté des mouches (1963), fable à travers laquelle le thème de l’enfance cruelle est encore pointé.

 

Chroniques du Cinéphile Stakhanoviste: La Rumeur - The Children's ...

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Dans La Rumeur, le machiavélisme de Mary s’invite de manière irrévocable par un insert saisissant sur ses yeux, où brille la splendeur terrifiante de sa vulnérabilité narcissique. L’enfant n’a de cesse de vouloir faire payer à ses institutrices et à ses camarades le prix de son mal-être et de son amoralité. Sans verser dans le psychologisme, le scénario fait affleurer la boue qui gît en l’homme, à la faveur d’une remarque acerbe (tante Lily à Martha), d’une question de trop (Karen à son fiancé), d’un chantage ignoble (Mary à sa camarade Rosalie) ou d’un mensonge (Mary et Rosalie au monde entier). Chaque ligne de dialogue fait dériver l’histoire vers le pire, serrant graduellement le nœud de la tragédie. Le duo de Martha et Mary, déchirantes d’émotion face à la destructivité sociale, s’enfonce dans le désespoir, si ce n’est la mélancolie. Cette amitié refoule finalement l’homosexualité dans les franges de l’affection réciproque, comme s’il s’agissait d’un sujet annexe. Pourtant, la douleur de Martha est portée à son paroxysme par le jeu fébrile de Shirley MacLaine, dont le personnage rejette cet amour coupable qu’elle vit comme une « souillure ». À ce titre, Audrey Hepburn fait montre d’une grâce et d’une délicatesse incroyables dans le rôle de la femme aimée et fidèle en amitié, forte d’une dignité qu’elle tient jusqu’à la dernière scène, avec son port altier.

Les deux actrices reconnurent qu’elles n’avaient pas bien saisi les implications d’une telle passion, se concentrant uniquement sur la dramaturgie tragique. En effet, le lesbianisme n’est jamais questionné en tant que tel, mais toujours informé à travers le prisme du mensonge (le regard négatif) ou de l’amitié (le regard positif). Aussi, le film est plus complexe qu’il n’y paraît, qui fait se croiser deux fils de la culpabilité, celui du mensonge et celui de l’amour saphique. Finalement, peu importe que Mary mente sur la relation entre Karen et Martha, puisque l’amour de Martha pour Karen est vrai. Or, toute la dramaturgie de La Rumeur repose sur la mécanique de la parole fausse, alors que le sentiment éprouvé est réel. À quel endroit l’injustice réside-t-elle donc ? Déplacer la condamnation autour du mensonge qui condamne l’homosexualité permet bien évidemment  de la représenter et de contourner la censure, même si celle-ci est allégée dans les années 1960. Rappelons que l’une et l’autre actrices sont habituées aux rôles subversifs : Shirley MacLaine vient de jouer Fran dans La Garçonnière de Billy Wilder (1960) et incarnera une prostituée dans Irma la douce (1963), tandis qu’Audrey Hepburn campe Holly Golightly dans Diamants sur canapé de Blake Edwards (1961).

À travers les machinations et mensonges d’une fillette, William Wyler pointe l’hypocrisie d’une société conservatrice, incapable de départ entre le bien et le mal et crispée sur des conceptions naturalistes infondées. Si la première heure appartient aux enfants, les adultes sont bel et bien responsables du crédit qu’ils accordent à leurs paroles irréfléchies, qu’ils reprennent et amplifient, conjuguant le goût du scandale et le souci de la respectabilité. En faisant se télescoper l’innocence et la culpabilité, la bonté et la malveillance, la morale et le ressentiment, La Rumeur nous invite surtout à sonder la notion d’absolu amoureux, dans lequel réside une part de pureté et d’espoir.

 

Durée : 1h48

Compléments :

  • La fin du voyage : entretien avec Sean Hepburn, le fils d’Audrey Hepburn (15′)
  • Vérités sur un mensonge : entretien avec l’actrice du film Veronica Cartwright (24′)
  • Livret de 68 pages écrit par Frédéric Albert Lévy et illustré de photos d’archives (incluant un entretien inédit avec Catherine Wyler, la fille de William Wyler).

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