Figure éminente du clan des « trois Sergio » (avec Leone et Sollima), Sergio Corbucci est remis à l’honneur par la conjonction de la ressortie en salles (grâce à la société de distribution Les Acacias) et de l’édition par StudioCanal du Blu-ray du Grand Silence (Il Grande Silenzio, 1969), que l’on peut vraisemblablement considérer comme le chef-d’œuvre de son auteur. Si la grande époque du western italien avait comme obsession ultime de retourner comme un gant les codes thématiques et esthétiques des moutures classiques du genre (de ce point de vue, l’ouverture de la cathédrale narrative qu’est Il était une fois dans l’Ouest [1969] ressemble plus ou moins à un manifeste), le film de Corbucci, aussi séminal que celui de son compatriote Leone, fait preuve d’une radicalité iconoclaste et polémique encore frappante plus de cinquante ans après sa sortie.

Silence (J-L. Trintignant) (©Les Acacias / StudioCanal)

Pour briser les icônes, rien de mieux que de remettre les archétypes du genre sur leur piédestal pour mieux les faire tomber. Un justicier solitaire, Silence (incarné par Jean-Louis Trintignant) ; des bandits ; des chasseurs de primes (dont Klaus Kinski interprète le leader, Tigrero) ; des représentants de la loi naviguant à vue entre les crêtes de la corruption (ici l’édile Pollycut [Luigi Pistilli]) et les creux de la probité (le shérif Burnett [Frank Wolff]) ; la femme vengeresse (Pauline [Vonetta McGee], femme noire doublement déconsidérée), les prostituées (personnages forts qui ne sont pas sans évoquer celles d’Impitoyable de Clint Eastwood, film payant d’une certaine façon son tribut au western italien) Ce peuple disparate habite un Ouest que le cinéma américain classique considérait alors comme une forme d’idéal, certes mis en péril par le violence des renégats mais finalement protégé par la caution morale d’un héros propre à représenter la force de la future nation américaine alors en construction. A cette approche, le western italien, et peut-être plus particulièrement Le Grand Silence, substitue une volonté de déstabilisation voire de destruction : les bandits de l’Ouest deviennent de pauvres hères détroussant les voyageurs et errant de ville en ville pour se nourrir ; les chasseurs de primes les pourchassant sont d’infâmes personnages appliquant la loi du plus fort, cherchant moins à créer un équilibre social qu’à exacerber une violence barbare ; la corruption des puissants triomphe toujours de la probité des plus faibles et d’une certaine forme de morale. Le justicier lui-même, exacerbant les archétypes du personnage jusqu’à en être paradoxalement singulier, interprète à la lettre la loi de l’Ouest pour pouvoir placidement exécuter ses cibles sans pour autant être hors-la-loi (il n’a qu’à provoquer l’adversaire pour dégainer après lui). Que décrit alors Le Grand Silence sinon un monde où l’on cherche toujours à respecter les règles légales, ceci moins pour créer un semblant d’équilibre que pour légitimer absurdement une accentuation de la violence ? Une société par définition anarchique puisque régie par des lois inutiles et rendues caduques par leur instrumentalisation même ?

Il y a donc quelque chose de profondément nihiliste dans l’Ouest décrit par Corbucci, univers sans morale où la recherche de justice sera toujours battue en brèche par la volonté de pouvoir autocratique de ceux qui auront le moins de scrupules et le plus de célérité fusil en main (de ce point de vue, le final du film, d’une violence inouïe, est absolument terrifiant). Le personnage du terrible Tigrero semble primordial et tout à fait représentatif de la brutalité de l’approche du genre par Corbucci. Chasseur de primes dépourvu de la moindre pitié, manipulateur tuant à tour de bras ceux qui ont le malheur de croiser sa trajectoire, il est une allégorie de la déshumanisation. Un être vide d’émotions, sans âme, dont on ne peut croire la parole, défini par la brutalité sans nom de ses actes, animal assoiffé de mort (l’animalisation est encore surlignée par son nom, ou encore par la pelure d’ours qu’il arbore dans les paysages enneigés de l’Utah hivernal). Tigrero est un corps évidé de la morale qu’il devrait contenir.

Tigrero et Pollycut (K. Kinski ; L. Pistilli) (©Les Acacias / StudioCanal)

Silence, caractérisé de façon tout aussi radicale, constitue une sorte de double du cruel chasseur de primes. Tueur muet mutilé dans son enfance cherchant à venger la mort de ses parents tués par des chasseurs de primes barbares lui ayant sectionné les cordes vocales, ne faisant montre d’aucune forme d’émotion ou de réaction face à ceux qui cherchent à communiquer avec lui ou à le provoquer, ne voulant qu’œuvrer pour une élimination arbitraire du Mal, ou tout du moins pour sa neutralisation (il ampute les pouces des renégats qui capitulent face à sa dextérité de tireur pour les empêcher à vie d’utiliser un revolver), Silence est un corps agissant apparemment dépourvu d’affects, une abstraction sur laquelle on peut imprimer ce que l’on veut, une sorte de figure ambiguë du Bien, un ange exterminateur mutique alors que Tigrero serait plutôt un démon. Ceux qui les entourent, importants pour la tenue narrative du film, restent cependant des faire-valoir, ne servant qu’à orchestrer l’affrontement de ces deux côtés de la même médaille, de ces deux corps vides, spectres scellant le sort d’un genre dépenaillé.

Abstraction du paysage (K. Kinski) (©Les Acacias / StudioCanal)

Le Grand Silence vise donc à faire du western un genre à réécrire, à remodeler, à refondre. Une sorte de page blanche propre à provoquer tous les débordements, tous les possibles génériques. La prédominance du paysage enneigé et embrumé a donc une grande valeur esthétique, glaçant au sens propre les codes paysagers fondateurs du genre (nulle chaleur, nulle poussière dans ce Corbucci-ci) tout en créant une abstraction formelle d’une beauté aussi saisissante que prompte à accentuer la brutalité des hommes en la situant dans un écrin à l’hostilité encore accrue. La séquence d’ouverture, guet-apens frigorifié se réglant de façon lapidaire dans des cadres envahis par une neige aussi immaculée et scintillante que dangereusement monochrome, absorbant les aspérités et les êtres, annonce la couleur (ou plutôt son aplanissement) : Le Grand Silence sera bel et bien une sorte d’ardoise magique du western, un film qui aura effacé littéralement la forme du genre afin d’en générer une autre, plus sombre, plus violente, plus cruelle. Et de se poser sérieusement cette question : plus confidentiel que les majestueux essais westerniens de Leone ou de Sam Peckinpah sur son sol américain (The Wild Bunch sort la même année qu’Il était une fois dans l’Ouest et que Le Grand Silence), le film de Corbucci n’est-il pas cependant par sa violence brute et par sa force esthétique une pièce aussi essentielle que ses deux contemporains dans l’élaboration de la modernité d’un genre qui influencera de façon patente tout le Nouvel Hollywood ?

Bonus du Blu-ray :

• Préface de JB Thoret

Le grand silence revu par Stéphane Lerouge (55 minutes)

Le grand silence revu par Vincent Jourdan (58 minutes)

• Documentaire : Sergio Corbucci : l’uomo che ride (54 minutes)

• Scènes commentées par Oliver Père (21 minutes)

• Documentaire : Sergio Corbucci par Alex Cox (17 minutes)

• Générique français (4 minutes)

• Fin alternative (2 minutes)

• Bande-annonce

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A propos de Michaël Delavaud

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