La carrière de Serge Korber est pour le moins atypique. Un temps proche de Guy Debord, avec qui il a collaboré avant de se fâcher, il a signé une flopée de courts métrages, sous influence de la Nouvelle Vague, primés dans de nombreux festivals. Ami de François Truffaut, qui lui offrit un petit rôle dans Tire-au-flanc en 1962, il n’aura jamais rien fait comme tout le monde. Il débute au sein du cinéma d’auteur, adapte René Fallet avec Un idiot à Paris et, surprise, brise la frontière entre une certaine exigence personnelle et un cinéma plus commercial à partir de sa rencontre avec Louis de Funès. Il réalise deux films avec l’acteur le plus rentable du moment, L’Homme orchestre et surtout le formidable et mésestimé Sur un arbre perché. Après quelques films estimables, Les Feux de la Chandeleur et Ursule et Grelu, Korber opère un tournant spectaculaire en réalisant des pornos entre 1973 et 1977 sous le pseudonyme de John Thomas. La légende — mais cette information est à prendre avec des pincettes — veut qu’il ait franchi le cap à la suite d’un pari perdu avec François Truffaut et Claude Chabrol. De là à penser que l’auteur « prude » de La Nuit américaine aurait pu s’encanailler dans le X relève de la pure science-fiction.

LE 17e CIEL [BLURAY] – LE CHAT QUI FUME

Copyright Badlands

Il aura du mal à se relever de cette parenthèse, se tournant en fin de parcours vers la télévision. Néanmoins, les plus pervers, dont je fais partie, trouvent des qualités à Cherchez l’erreur avec Roland Magdane, une bizarrerie qui renvoie à son premier long métrage, tourné en 1966, qui nous concerne ici : le très beau 17ème Ciel, peut-être le meilleur de son auteur. Cette œuvre étrange part pourtant d’une histoire conventionnelle : la rencontre amoureuse entre deux rêveurs. François est laveur de carreaux. Suspendu à la façade d’un immeuble, il aperçoit au dix-septième étage une jeune femme, Marie, dont il tombe immédiatement amoureux. Sorte de Pierrot lunaire, s’imaginant parfois en héros de roman, ce qui nous vaut une séquence d’introduction démmente à l’esthétique très pop digne d’un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir,  François n’ose pas l’aborder mais décide de la suivre lorsqu’elle prend le train pour Perros-Guirec. Arrivée sur place, elle entre dans un château, laissant imaginer qu’elle en est la propriétaire, alors qu’elle y travaille seulement comme domestique. Lorsqu’ils font connaissance, chacun se réfugie dans son fantasme : François se présente comme un écrivain de renom et Marie comme une châtelaine appartenant à un monde privilégié. En dépit de leurs mensonges, l’alchimie entre les deux est immédiate.

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La romance à l’eau de rose promise — et qui n’est pas éludée à l’écran — est parasitée par une satire insolite des rapports de classe, car chacun pense qu’il ne mérite pas l’autre et préfère s’inventer une autre existence plutôt que de s’accepter tel qu’il est. Rien de révolutionnaire dans ce postulat, mais le charme opère dès les premières minutes. D’autant que, par une coïncidence étrange, sort la même année, à deux mois d’intervalle, Un homme et une femme, avec également Jean-Louis Trintignant. Mais quitte à choisir entre la petite musique « chabadabada » lelouchienne et la discrète poésie de Serge Korber, aucune hésitation pour ma part. Le 17ème Ciel déploie une fantaisie et une invention qui discréditent la fameuse Palme d’or, ne serait-ce que parce que le couple Jean-Louis Trintignant / Marie Dubois dégage une osmose incroyable. Il possède le charme fragile des premiers longs métrages qui hésitent entre plusieurs voies, ici la comédie populaire et un cinéma de la modernité plus en phase avec la Nouvelle Vague. L’inspiration comique, qui lorgne du côté de l’univers de Pierre Étaix, ne passe jamais au premier plan ; elle reste toujours au service d’une narration qui privilégie les rapports humains. Les gags visuels n’interviennent qu’en amorce pour ne pas briser le fil fragile et mélancolique de la rencontre. Rester dans une pudeur qui évite la moquerie semble être le credo d’un réalisateur qui ose frustrer le spectateur du potentiel drolatique de son film. On sourit plus qu’on ne rit, mais ce n’est pas grave, car l’équilibre entre le burlesque, la critique sociale et la bluette sentimentale tient du miracle.

LE 17e CIEL [BLURAY] – LE CHAT QUI FUME

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La mise en scène de Serge Korber renforce cet équilibre par le choix du noir et blanc, le tournage en décors naturels, les dialogues pétillants de Pascal Jardin et les audaces d’un montage qui met en avant les ruptures de ton. L’approche formelle, entre avant-garde et classicisme, peut déconcerter si l’on aime mettre les films dans des cases. Les déambulations de ces gentils affabulateurs pris dans les mailles du filet de l’amour, entre quiproquos, baisers volés et rencontres surréalistes — avec une belle galerie de seconds rôles au diapason —, sans une once de mièvrerie, procurent un plaisir de cinéma précieux qui, à défaut de nous transporter au dix-septième ciel, nous laisse suspendus quelques instants au-dessus du réel, à la manière de certains romans graphiques contemporains. Une façon de souligner la modernité et la singularité de ce film fragile et émouvant.

Prime Video: Le 17e ciel

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Saluons l’audace et le courage du remarquable travail éditorial de Badlands, qui accompagne cette cette rareté, riche en suppléments. Sébastien Le Pajolec revient d’abord sur le film dans La tête dans les nuages, avant de retracer plus largement le parcours du cinéaste dans Le Mystère Korber. Serge Korber lui-même évoque son ami et scénariste Pascal Jardin dans Le Jardin secret, tandis que l’émission Cinéma-vif, diffusée le 12 mars 1966, constitue un précieux document d’époque avec des images du tournage et des entretiens avec Korber, Marie Dubois et Marcel Dalio.

Mais cette édition, uniquement disponible en Blu-Ray comme tous les autres titres Badlands, est indispensable pour la présence de six courts métrages réalisés entre 1962 et 1964 : La Rentrée, La Dame à la longue vue, L’Épouse infernale, Ève sans trêve, Delphica et Altitude 8.625. Réunis, ils permettent de découvrir les premiers travaux de Korber et d’y voir déjà se dessiner son goût pour la fantaisie, le décalage et les jeux amoureux que prolongera Le 17e Ciel.

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