Embrasser les ombres

Si John Ford était plébiscité pour ses westerns, Seijun Suzuki dut, lui, sa reconnaissance à ses films de gangsters baroques et ultra-stylisés réalisés en pleine Nouvelle Vague Japonaise. Cet Inconscient collectif est un carcan, une vision partielle enfermant les créateurs à l’intérieur des limites des domaines dans lesquels ils ont assis leur célébrité ou leur popularité. Début septembre, l’Etrange Festival a permis d’exploser ces murs arbitraires en programmant les trois pièces de la trilogie Taisho de Seijun Suzuki, ceci avant cette présente édition DVD et Blu-Ray par Eurozoom (et, espérons-le ardemment, avant une prochaine diffusion en salles). Réalisés entre 1980 et 1991, ces films (Mélodie tzigane [1980], Brumes de chaleur [1981] et Yumeji [1991]) ne surprendront pas le cinéphile perspicace voyant dans le cinéma du réalisateur japonais un œuvre moins consacré à un seul et unique genre de cinéma (le film de yakusas, donc) qu’à un plaisir coupable pour l’assèchement des récits par une stylisation poussée à l’extrême, tenant lieu de narration et tirant son travail vers une étrange abstraction (l’intrigue de son film le plus connu, La Marque du tueur [1967], importe bien moins que l’orgie graphique qu’elle permet de mettre en place).

Nous ne nous risquerons pas à entrer dans le détail des histoires racontées par ces trois films, par ailleurs assez semblables les unes aux autres (pour aller vite, les déambulations fantastiques et/ou fantasmatiques d’hommes recherchant des femmes rencontrées, aimées mais insaisissables dans un monde aux allures oniriques). Nous préférerons nous concentrer sur ce qui semble faire leur unité thématique et esthétique, unité qui semble légitimer la trilogie de façon plus forte que l’ère Taisho elle-même (courte période transitoire d’ouverture artistique, politique et sociale, temporellement délimitée entre 1912 et 1926), qui leur est commune mais qui ressemble quelque peu à un prétexte (Seijun Suzuki n’avait d’ailleurs pas prévu de créer une trilogie au moment où il s’est attelé à Mélodie tzigane).

Yumeji (©Eurozoom)

C’est bel et bien la flamboyance formelle qui guide l’esprit des trois oeuvres Taisho de Suzuki. Cette beauté débordante passe principalement par la façon qu’a le cinéaste japonais de filmer les espaces dans lesquels ses personnages naviguent à vue. Brumes de chaleur et Yumeji montrent des lieux semblant se modeler de façon perpétuelle au gré de la quête de leurs chimères par les personnages masculins. Cette malléabilité est provoquée par la mise en scène de Seijun Suzuki, par les travellings et panoramiques créant de superbes et étonnants surcadrages au sein de décors surchargés en cloisons et ouvertures, faisant écran au regard ou au contraire le libérant à l’envi. Ces mouvements de caméra redoublent les coulissements des parois des demeures japonaises, ou ceux des toiles peintes apparaissant et disparaissant sur la scène de théâtre de Brumes de chaleur, donnant l’impression d’un espace littéralement vivant. Ce caractère modulable est parfois confirmé par un montage lapidaire, créant des ellipses étonnantes tout en créant l’illusion d’une continuité narrative, déposant ses personnages d’un lieu à l’autre comme on pourrait le faire avec des figurines. Cette manière de faire de l’espace filmique une chose en perpétuel mouvement fait penser au cinéma d’Alain Resnais, et plus particulièrement à Providence (1977), où les décors prenaient vie à même l’écran, espaces mentaux évoluant au gré de l’inspiration d’un auteur démiurgique. Le fait que les personnages principaux de Brumes de chaleur et de Yumegi soient eux-mêmes des créateurs (un dramaturge dans le premier, un peintre dans le second) accrédite encore cette proximité entre la trilogie et le cinéma resnaisien, peut-être lui-même influencé par Suzuki : les épisodes neigeux endeuillés (qu’ils soient symboliques ou non) ou les décors peints dans le final de Brumes de chaleur font irrémédiablement penser à L’Amour à mort (1984) ou au travail d’Enki Bilal pour les décors de La Vie est un roman (1983), eux-mêmes contemporains de la trilogie Taisho.

Le lieu n’a pas cette malléabilité dans le premier film de la trilogie, Mélodie tzigane. Le film donne au contraire l’impression d’un espace clos, les personnages visitant encore et encore les mêmes lieux d’année en année (Mélodie tzigane est la seule œuvre du triptyque à plus ou moins prendre en compte l’ère Taisho dans sa durée) : les mêmes pièces des mêmes maisons, le même chemin pentu grimpant entre grottes et canyons et dont les prises de vue ponctuant le film ressemblent peu ou prou à son chapitrage… Cette mise en scène des lieux se double d’un ressassement narratif, les personnages du film revivant de loin en loin toujours les mêmes épisodes, comme si leur vie (rêvée ou non) était elle-même un espace dont on ne peut s’évader, ceci étant formellement confirmé par la multiplication des motifs circulaires émaillant l’ensemble du long-métrage, de la maison où une femme et son futur amant se poursuivent en tournant en rond aux éléments de décor, jusqu’à la répétition des plans du disque tournant sur un gramophone et jouant la mélodie tzigane du titre (Zigeunerweisen de Pablo De Sarasate).

Mélodie Tzigane (©Eurozoom)

Les mondes modulables de Brumes de chaleur ou de Yumegi ou le monde forclos de Mélodie tzigane sont bien sûr des mondes se situant hors de tout réel. Mais la question capitale est bien celle-ci : où se situent-ils ? Dans les souvenirs des personnages ? Dans leurs rêves ? Dans le royaume des ombres ? Un peu dans tout cela à la fois ? Il est certain que les trois pièces de la trilogie sont littéralement hantées, tant par les êtres disparus venant tout de même habiter le cadre et apparaître aux yeux de ceux qui les cherchent (voire les poursuivent obstinément) que par des personnages féminins qui ont tout du fantasme incarné. Femmes que les hommes voient, touchent, avec lesquelles ils couchent mais qui n’ont aucune autre réalité que mentale (voir le final de Yumegi rassemblant toutes les femmes croisées au fil du film, reprenant alors leur vrai statut d’êtres imaginaires nés dans l’Inconscient du peintre).

Les films sont hantés car leurs personnages masculins le sont eux-mêmes, ceci par leur obsession érotique et amoureuse qui les oblige à rejoindre leur chimère respective dans cet infra-monde sans repères afin de les rendre, peut-être, plus vivante à leurs yeux. Il y a quelque chose du mythe d’Orphée dans les trois œuvres de la trilogie Taisho (surtout dans les deux derniers volets) : la tentative désespérée d’amoureux obsessionnels d’extirper leur bien-aimée du Royaume des Morts en y pénétrant et en prenant le risque de perdre cet amour à tout jamais. Qu’ici les nouvelles Eurydice soient des geishas ou des femmes adultères ne changent rien à la donne : les nouveaux Orphée passeront « de l’autre côté », d’un monde à l’autre, ceci par le truchement de ce véhicule très symbolique qu’est le train (les occurrences de voyages ferroviaires, de tunnels ou de voies ferrées, issues d’un imaginaire surréaliste presque stéréotypique, sont nombreuses dans les trois films), ou par l’importance donnée aux rivières et aux déplacements en barque, réactualisations du Styx et du passeur Charon qui sont comme le trait d’union entre vie et mort dans la mythologie grecque, et particulièrement dans le mythe orphéen. Dans Brumes de chaleur, la destruction des décors de la scène de théâtre à l’issue de la représentation de (pièce racontant l’histoire de la femme recherchée par le personnage principal du dramaturge, comme une double mise en abyme : le film se regarde lui-même dans une représentation théâtrale, et le dramaturge voit lui-même dans le dispositif scénique un récit qu’il a peut-être fantasmé !) et la perte irrémédiable de la femme aimée, sorte de Vénus anadyomène noyée dans une barrique remplie d’eau et dont l’âme jaillit sous la forme symbolique d’un geyser de cerises (image soufflante de beauté graphique), mène à l’aboutissement du mythe d’Orphée : l’irrémédiable perte.

Brumes de chaleur (©Eurozoom)

Cette quête obsessionnelle visant à « embrasser les ombres » (pour paraphraser Robert Desnos) fait quelque peu penser aux histoires de fantômes poétiques et mélancoliques du cinéma de Kenji Mizoguchi (nous pensons bien sûr aux Contes de la lune vague après la pluie [1953]), elles-mêmes constituées d’un certain rapport au temps, aux éléments, à l’onirisme, à la création (le potier du film de Mizoguchi est bien un précurseur du dramaturge ou du peintre de Suzuki). Oeuvres érotiques et poétiques, oniriques et mélancoliques, les trois films de la trilogie Taisho sont de belles élégies surréalistes chantées du royaume des morts (Mélodie tzigane) ou par des artistes sur le point d’y être happés (Brumes de chaleur et Yumegi). Films sublimes, au sens où ils subliment nos perceptions du monde.

Suppléments du coffret DVD et Blu-Ray :

  • Livret de 40 pages
  • Interviews exclusives de Julien Sévéon et de Stéphane du Mesnildot
  • Images du film sous forme de cartes
Coffret sorti édité par Eurozoom

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A propos de Michaël Delavaud

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