Profil plus singulier qu’il n’y paraît à la simple lecture superficielle de sa filmographie, Rupert Wyatt est essentiellement connu pour avoir réalisé La Planète des Singes : les origines en 2011. Belle surprise d’un point de vue artistique doublée d’un succès, relançant une célèbre licence en veille, sur des bases neuves. Ce qui n’empêche pas le réalisateur de laisser la main à Matt Reeves (Cloverfield) concernant les deux suites en raison de divergences avec le studio. Britannique, ayant effectué ses études de cinéma à Paris, il fonde la société de production Picture Farm. Ce qui lui permet de produire divers documentaires (le réputé Dark Days en 2001 notamment) et fictions, parmi lesquelles, son premier long-métrage, The Escapists (2008). Sorti en France directement en vidéo sous l’appellation, Ultime Evasion, cette série B carcérale réunissant Brian Cox, Damien Lewis et Joseph Fiennes en plus de récolter quelques prix, se fait suffisamment remarquer pour lui ouvrir les portes d’Hollywood. En 2014, après avoir délaissé la saga simiesque, il est à la réalisation du remake d’un grand film de Karel Reisz mettant en scène James Caan, Le Flambeur, avec Mark Wahlberg dans le rôle principal de cette nouvelle version, reprenant sobrement le titre original, The Gambler. Il planchera sur un projet finalement avorté de spinoff du personnage de Gambit (aperçu une fois au cinéma dans un X-Men Origins : Wolverine de sinistre mémoire) dans lequel était pressenti Channing Tatum. En 2016, il s’illustre à la télévision en œuvrant sur la série L’Exorciste (mise en scène du pilote et supervision de tous les épisodes de la première saison), seconde adaptation du best seller de William Peter Blatty plus de quarante ans après William Friedkin. Captive State, son quatrième long, marque une forme de double retour aux sources, se reliant aux deux films l’ayant révélé. Outre réinvestir la science-fiction, il s’agit du premier scénario original tourné depuis The Escapists (écrit à quatre mains par Wyatt et son épouse Erica Beeney). Tourné en 2017, avant de voir sa sortie maintes fois repoussée, puis finalement débarquer sur les écrans au printemps dernier, l’exploitation en salles se solde par un échec cuisant. Un triste sort qui pourrait s’expliquer par diverses raisons, qu’il ne nous intéresse pas forcément d’approfondir, à l’heure où la vidéo offre la perspective d’une hypothétique seconde vie. Plongeons sans plus tarder dans un futur proche où les extraterrestres ont envahi la Terre. Occupée, la ville de Chicago se divise entre les collaborateurs qui ont juré allégeance à l’envahisseur et les rebelles qui les combattent dans la clandestinité depuis dix ans.

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Écran noir, quelques bribes d’éléments sonores (en différentes langues) aléatoirement audibles, esquissent de manière délibérément floue un contexte, avant que ne débute un prologue aussi bref que brutal dans son issue. À l’inverse, le générique qui suit, à grand renfort de mosaïques d’images et flots d’informations textuelles vient clarifier les choses de manière fractionnée et synthétique, en passant du minimal au maximal. Rupert Wyatt réussit à la fois à prendre de court son spectateur tout en refusant de le ménager, réclamant d’entrée son implication. Par la suite, le réalisateur dévoile une esthétique réaliste (un Chicago où l’accent est mis sur des architectures urbaines en pleine décrépitude, rappelant un certain cinéma américain des années 70) au service d’un récit d’anticipation en prolongement direct du réel. Il s’inscrit ainsi dans le sillage des Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (toutes proportions gardées) pour sa peinture d’un futur proche peu éloigné du monde actuel ou du District 9 de Neil Blombkamp dans sa volonté d’utiliser les heures sombres de l’Histoire afin de bâtir sa dystopie (la Seconde Guerre mondiale remplaçant alors l’apartheid et l’Homme n’étant pas cette fois-ci le colonisateur). Inspiration pas exclusivement orientée dans le rétroviseur (échos à l’Histoire mais aussi à la mythologie grecque) puisque l’univers rétrofuturiste mis en scène reprend à son compte plusieurs dérives potentielles de l’époque : surveillance généralisée, remise en cause des libertés individuelles, problématiques relatives à la bioéthique. Il relate – entre autres – le règne d’une technologie désormais régressive dont il est impératif de se défaire.

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Thriller d’espionnage derrière son appartenance naturelle à la Science-fiction, invoquant rien de moins comme référence (ambitieuse mais des plus louables) que L’Armée des Ombres de Jean-Pierre Melville, Captive State étonne à plus d’un titre. Doté d’un budget réduit contraignant à l’économie, Wyatt se refuse à la moindre séquence d’action, réduisant au maximum les apparitions des créatures extra-terrestres, focalisant l’attention sur différents rouages humains d’un réseau de résistance et d’une cellule de collabos. Une approche anti-spectaculaire, privilégiant tension et intensité à l’efficacité pure, à l’aide d’une réalisation sèche et nerveuse. Absence totale d’humour au profit d’une noirceur sans cesse palpable et d’une froideur globale ne facilitant pas l’empathie pour ses personnages. Ce dernier point, sans être fondamentalement rédhibitoire, peut faire office de talon d’Achille du projet, étouffant émotion et nécessaire respiration dans l’intrigue. Il n’empêche que l’accumulation de choix risqués à l’heure de la décontraction dominante, a quelque chose de salutaire. Elle témoigne d’aspirations supérieures au banal blockbuster ou à la petite série B maladroitement (et malhonnêtement) vendue lors de sa sortie. Prototype séduisant de proposition forte, tenue et inattendue dans un circuit mainstream, faisant de son metteur en scène, le garant d’un cinéma artisanal doté d’une certaine éthique et d’une réelle ambition. Un profil qui n’est pas sans rappeler le parcours de cinéastes longtemps sous-côtés au cours des décennies précédentes avant de jouir d’une réhabilitation légitime (Andre de Toth, Don Siegel,…).. Pour l’heure, son dernier long-métrage mérite aisément qu’on lui accorde un visionnage attentionné, plutôt que de le laisser inévitablement se perdre dans l’indifférence des algorithmes et bacs vidéos.

 

Disponible en VOD, DVD et Blu-Ray.

 

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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