Première partie : la genèse du film

Les éditions Tamasa viennent de rééditer Europe 51 de Roberto Rossellini en DVD/Blu-Ray. C’est, après Stromboli, le deuxième film que le cinéaste réalise avec Ingrid Bergman. Il continuera ensuite, pour ce qui est des longs métrages, avec Voyage en Italie (1953), La Peur (1954) et Jeanne au bûcher (1954).

Europe 51 trace le parcours d’une femme de la bourgeoisie vivant à Rome, qui perd son enfant et qui, traversant une profonde crise morale et existentielle à la suite de cet événement tragique, s’éloigne progressivement de sa famille, de sa classe, de la société dans son ensemble. Son comportement, ses actions provoquent des réactions d’incompréhension et d’agressivité autour d’elle. Elle est jugée comme devant un Tribunal – par ses proches, par les représentants de diverses institutions – et internée dans un hôpital psychiatrique. L’héroïne accepte son sort, la réclusion.
Gianni Rondolino a présenté les œuvres réalisées avec Ingrid Bergman comme constituant un cycle rossellinien centré sur la « solitude » (1).

Si l’on veut situer précisément le film dans le cours de la carrière de Rossellini, on rappellera que les premiers contacts entre l’actrice hollywoodienne d’origine suédoise et le cinéaste datent du mois de mai 1948. Ils sont professionnels et deviennent très vite affectifs – ce qui crée un scandale puisque Ingrid Bergman est alors mariée.
Stromboli est tourné entre avril et août 1949. Il est montré à Venise en août 1950. Il sort sur les écrans français en octobre 1950 et sur les écrans italiens en mars 1951. Puis, Rossellini réalise Onze Fioretti de Saint-François-d’Assise, sans Ingrid Bergman. Le tournage à lieu en janvier et mai 1950. Il sort en Italie en décembre 1950 et en France en mars 1951.
Le tournage d’Europe 51 s’étale entre novembre 1951 et janvier 1952. Le film est projeté à la Mostra de Venise en septembre 1952. Il obtient le Prix International, ex-æquo avec L’Homme tranquille de John Ford et La Vie d’O’Haru femme galante de Kenji Mizoguchi. Ingrid Bergman reçoit le Ruban d’Argent de la meilleure actrice. Europe 51 sort sur les écrans italiens en janvier 1953. En France, il est projeté à Cannes en avril 1953 et dans les salles à partir du mois de mai.

© Tamasa

La composition du personnage incarné par Ingrid Bergman, Irene Girard, la mise en place de la situation dans laquelle elle se retrouve, sont surdéterminées.
Le souvenir de la perte par Rossellini de son fils Romano, en 1946, alors qu’il n’a que 9 ans, a joué de toute évidence un rôle. Cet événement est considéré comme ayant été également, en partie, à l’origine du projet Allemagne année zéro (1947-1948).
Les figures de Saint-François-d’Assise et de Simone Weil ont inspiré Rossellini. En juillet 1954, il fait mention du religieux lors d’un entretien accordé aux Cahiers du Cinéma, en racontant qu’Aldo Fabrizzi, qui joue dans le film sur le « Petit Pauvre » (il « Poverello »), a qualifié celui-ci de « fou ». À cette occasion, le cinéaste mentionne également un fait s’étant déroulé à Rome durant la guerre. Un marchand de tissu faisant du marché noir, apparemment accablé par un lourd sentiment de culpabilité, se dénonce à la police qui l’envoie devant un psychiatre. Celui-ci aurait déclaré – plus tard ? – à Rossellini : « Je l’ai examiné et me suis aperçu que cet homme « avait » seulement un problème moral, j’étais si bouleversé que la nuit j’ai réfléchi et me suis dit : « Je dois le juger comme savant, et non comme homme. Comme savant, je dois voir si cet homme se comporte comme la moyenne des hommes. Il ne se comporte pas comme la moyenne des hommes » : je l’ai donc relégué dans la maison des fous » (2).
Concernant la philosophe Simone Weil, il faut rappeler son adhésion au christianisme dans sa dimension mystique – elle qui était d’origine juive -, son engagement à l’extrême gauche et son militantisme syndical – on parle d’elle comme d’une « anarchiste chrétienne » (3) -, son expérience aux côtés des ouvriers. Simone Weil travaille en usine entre 1934 et 1935 et écrit un Journal d’usine. Dans le film de Rossellini, Irene Girard travaille une journée dans une usine.
Le metteur en scène évoque également le philosophe Herbert Marcuse, lors d’une table ronde organisée par Pio Baldelli au Centre Expérimental du Cinéma (Rome) en avril 1971. Il explique que vers 1948-49, un « intellectuel français, militant du parti communiste » lui a donné un livre de Marcuse qui lui a permis de porter un « nouveau regard sur la vie ». Il ajoute : « Voilà comment est né le film ». Il semble s’agir de Raison et révolution (1941). Mais Rossellini en parle de manière tellement lapidaire qu’il est possible qu’il reconstruise son parcours sur cette question et pense à d’autres œuvres importantes comme L’Homme unidimensionnel (1964). Ce qui est évident, c’est que Rossellini a eu d’emblée l’idée de dénoncer, à travers son film, la tentation passive de se soumettre aux règles arbitraires édictées par la société, le Pouvoir et les Institutions qui les constituent et les servent. Dans un article publié en février 1952, Gigi Cane explique que le cinéaste souhaitait sous-titrer Europe 51 : La Tragédie du conformisme. Et il rapporte certains de ses propos : « Nous sommes les prisonniers volontaires, par lâcheté ou par inconscience, de notre désir d’être en harmonie avec tout et tous. Idolâtres de la règle, nous vivons dans la terreur continuelle de devenir l’exception parce que nous sommes habitués – en un acte de paresse mentale qui confine à la couardise hargneuse – à identifier l’homme dont on parle avec l’homme dont on parle mal » (4).

Il semble que Rossellini ait trouvé également une source d’inspiration, probablement lointaine et au tout début du chemin qui allait le mener vers Europe 51, dans Carnet Interdit, un écrit d’Alba De Cespedes (1911-1997), femme de lettres italienne dont le père était cubain. Le Carnet est tenu par une romaine, Valeria Cossati, qui essaie – mais sans y réussir – de sortir d’une condition conjugale et sociale qui lui pèse. Nous avons trouvé une indication concernant cette source dans la monographie consacrée à Rossellini par Tag Gallagher (5). Gallagher ne cite cependant pas d’extrait du texte de De Cespedes qui a été publié en 1952. Il pourrait avoir vu une référence à cet ouvrage dans une interview de Felix Morlion, un religieux qui a travaillé avec Rossellini pour Stromboli et Onze Fioretti de Saint François d’Assise (6).

© Tamasa

Le scénario a été réalisé en plusieurs étapes. La principale d’entre elles est constituée par un projet écrit par le réalisateur et scénariste Jean-Paul Le Chanois, au moment où le film doit être produit par une société de production française, ce qui ne s’est finalement pas fait. Le texte s’intitule déjà Europe 51. Il est conservé dans les archives de la Cinémathèque Française (7). Tag Gallagher, qui en fait mention, explique qu’il était/est dénué de toute dimension religieuse, mais ne dit pas explicitement qu’il n’y est pas question de la mort d’un enfant (8).
Ce sont finalement des Italiens qui produisent le film – Carlo Ponti et Dino De Laurentiis – et co-écrivent le scénario – parmi eux, le journaliste et homme politique Mario Pannunzio et le critique, scénariste et futur cinéaste Antonio Pietrangeli.

À la sortie d’Europe 51, et notamment après sa projection à Venise, des scènes sont coupées, des dialogues sont modifiés. Les troncages et changements varient suivant que l’oeuvre est présentée en Italie ou dans certains pays étrangers. Dans la Péninsule, des transformations substantielles sont exigées par le démocrate-chrétien Giulio Andreotti qui est alors sous-secrétaire d’État à la Présidence du conseil des ministres. Andreotti est chargé du sport et du spectacle, il est Directeur de l’Office central pour le cinéma. Il est célèbre pour avoir fustigé le Néo-réalisme, particulièrement les films de Vittorio De Sica, en lançant que le « linge sale se lave en famille » – et pas aux yeux du monde entier.

Les bonus inclus dans le coffret Tamasa évoquent ces modifications, avec notamment une intervention d’Elena Dagrada, enseignante à l’Université de Milan et auteure de Le varianti trasparenti. – I film con Ingrid Bergman di Roberto Rossellini, Edizioni Universitarie di Lettere – Economia – Diritto, Milano, 2005.

Nous reviendrons sur ces modifications dans la suite de notre commentaire sur le film.
La version ici éditée est présentée comme « la version intégrale restaurée » – c’est donc celle projetée à Venise.


(Seconde partie à lire ICI 
)

Notes :

1) Gianni Rondolino, Roberto Rossellini, UTET, Torino, 1989.
2) Repris in Roberto Rossellini – Le Cinéma révélé, Flammarion / Champs Contre-Champs (Éditions de l’Étoile), Paris, 1984. Cf. pp.66/67.
3) Des personnalités comme Léon Tolstoï ou Jacques Ellul sont également considérées comme des « anarchistes chrétiens ».
4) « Rossellini in peccato mortale », in Rassegna del Film, n°1, febbraio 1952. Reproduit in Roberto Rossellini, Il Mio Metodo – Scritti e interviste (a cura di Adriano Aprà), Marsilio Editori, Venezia, 1987. Cf. p.98 [Notre traduction].
5) Cf. Tag Gallagher, The Adventures of Roberto Rossellini – His Life and Films, Da Capo Press, New-York, 1998, p.375.
6) Ce serait : Mario Arosio, « Il figlio prodigo », La Rivista del Cinematografo, n°7-8, luglio-agosto 1977.
7) Le détail du Fonds Jean-Paul Le Chanois se trouve à cette adresse : http://www.cineressources.net/repertoires/archives/fonds.php?id=LECHANOIS
8) Cf. Tag Gallagher, op.cit., p.376.
Nous souhaitions consulter ce premier scénario dans le cadre de la rédaction du présent article, mais la crise sanitaire actuelle nous en empêche malheureusement. C’est donc partie remise.

 

 

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A propos de Enrique SEKNADJE

3 comments

    • Enrique SEKNADJE
      Author

      Bonjour Tag. J’ai pris l’ouvrage à ma disposition qui est la version d’origine en anglais que j’avais achetée à sa sortie !
      Mais c’est bien que vous donniez ici, à nos lecteurs, des références pour vous lire plus directement. Dans la seconde partie de article, je ferai probablement une bibliographie récapitulative avec mention de la version traduite.
      La tournure de phrase qui est la mienne est particulière : je veux dire qu’il n’y a pas d’extrait proposé de cet ouvrage qui a été publié par De Cespedes en 1952.
      Et je comprends… J’ai moi-même consulté le roman… la référence est très intéressante (d’autant que Cespedes et le couple Rossellini-Bergman se connaissaient apparemment), mais c’est vrai que le lien est difficile à établir directement avec « Europe ’51 » et Irene Gerard.
      Salutations cordiales.

      • Bonsoir Enrique,
        J’ai fait vids sur RCA, Paisà, Deutschland, Stromboli, Europe 51, Journey to Italy, Francesco, Della Rovere, Viv al’Italia, India, Louis XIV, Messia. Aussi restorations de les versions originales en français (avec sous titres anglais) de India et Socrate et Actes des Apôtres. Aussi beaucoup de vids sur films de Ford, Ophils, vo Sternberg, et al. Liens i vous me donnez un email addresse.

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