Après Noël et sa mère (2019), Arthur Dreyfus renoue avec le documentaire intime et perçant, s’intéressant ici à un dandy d’un autre temps prénommé Stéphane-Jacques. Tourné en huis-clos dans l’appartement de l’intéressé, richement décoré de meubles anciens et de tableaux de qualité, on en tire l’impression d’avoir pénétré une utopie esthétique et autarcique, comme figée dans le temps. Pour peu, alors que la conversation se fait, on entendrait chanter des spectres de la riche société de l’univers proustien, que la grand-mère de Jean-Jacques fréquentait.
Le fantôme de la religion catholique plane sur notre dandy, qui accomplit tous les dimanches un rituel en confectionnant vingt-quatre madeleines, comme pour deux tablées d’apôtres. C’est un corpus christi transfiguré, puisque la mère de Jean-Jacques s’appelait justement Madeleine. Catholique, son premier geste à elle fut de le circoncire, lui, à défaut de lui soustraire autre chose – elle ne pouvait pas lui couper les couilles, ça aurait été mal vu. Notre esthète en a développé une fascination pour les prépuces, qu’il aime tant à malaxer.

Arthur Dreyfus, Les Madeleines, copyright Tamasa
Dreyfus ne s’en cache pas, il « aime filmer les monstres » et « photographier le langage » et quelle langue que celle de l’élégant Stéphane-Jacques, chez qui tout apparaît comme une recherche poétique, lui qui élève le port du nœud papillon au rang d’art, collectionne les cannes, les tableaux et les photographies. Spécialiste en peinture, il est un romantique qui décèle la beauté aussi bien dans les amas de gouache que les salles obscures de clubs BDSM homosexuels. Il se souvient comme du pinacle de son existence : un moment sublime alors que lui et un ami se caressèrent les mains, toutes deux fichées dans le cul d’un autre, à l’occasion d’un double fisting anal.
A part ça, quoi ? Il parle beaucoup de bites, cet homme mélancolique dont on a détroussé l’innocence, et expurge des souvenirs lointains, dont les fois où il allait rendre visite à sa mère, chercheuse au CNRS, qui collectionnait les fœtus de tous genres dans des bocaux, bébés siamois ou autres créatures impossibles.
L’appartement prend bientôt l’allure d’un confessionnal ; après tout, Dreyfus a tenu à être seul avec son héros, si bien qu’il réalise le cadre et prend le son, flatte les lieux de son regard, le temps d’une exploration intime, à fleur de peau, presque, exposant des vérités dans toute leur crudité, comme il a pu le faire dans ses journaux publiés chez P.O.L. ou dans un portrait de l’écrivain et cinéaste Noël Herpe avec sa mère.

Arthur Dreyfus, Les Madeleines, copyright Tamasa
Le point d’orgue de l’ouvrage de Dreyfus est une scène où apparaît un tableau qui figure un être androgyne, lascif et innocent, personnage qui fascine Stéphane-Jacques. Lorsqu’il le plonge dans l’obscurité pour le passer à la lumière bleue, on découvre des tâches noirâtres sous le derme. Le procédé rappelle le cabinet de Jacques Lacan, où le psychanalyste avait masqué, grâce à un système coulissant, L’Origine du monde de Courbet derrière un autre tableau : Terre érotique, signé par son beau-frère André Masson. C’est là l’une des questions sous-jacentes à l’œuvre du cinéaste et écrivain : jusqu’où peut-on aller dans l’exposition d’une sexualité, d’un corps ? Qui voit Les Madeleines aura eu son quota de bites pour l’année.

Arthur Dreyfus, Les Madeleines, copyright Tamasa
Qui plus est, on se souvient qu’en 2013, lors du règne du traître François Hollande, Dreyfus avait organisé un jogging à poil à deux pas du Sénat, en signe de protestation. Ici, la subversion offerte consiste surtout dans le dévoilement sans filtre d’une sexualité débridée, extrême, que d’aucuns jugeraient obscène. Ce film est pour lui l’occasion de poursuivre sa quête intime à travers le regard de l’autre, tout en interrogeant la perception du spectateur : qui est le monstre ? En creux, il nous amène à nous interroger : Qu’est-ce que l’obscénité, alors qu’on voit le corps photoshopé d’un président de la République, en mode Vladimir Poutine, batifoler sur un jet ski alors que les forêts françaises sont ravagées par le feu ?
Jonas Mekas proclamait : « Pour un artiste, être normal est un désastre. » La norme, hélas, de nos jours, c’est le lamentable spectacle médiatique qu’on nous offre à nous autres endormis du ciboulot, et qui en d’autres temps aurait provoqué des révolutions. Alors, en attendant qu’une brioche mette enfin le feu aux poudres, vive les madeleines, vive les monstres, ceux qui refusent la norme et se sont toujours terrés à l’abri des modes. Le film se clôt par uneplaisanterie, qui rappelle que Dreyfus s’est longtemps vécu lui-même comme un anormal, en vertu de son homosexualité. Si Jean-Jacques ou Dreyfus font partie de cette étrange coterie, on ne peut que tirer son chapeau.
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