En 1997, si Paul Schrader bénéficie encore d’une certaine aura auprès des cinéphiles, c’est avant tout grâce aux scénarios qu’il a écrits pour des cinéastes plus célèbres et reconnus que lui. Qu’il s’agisse de deux chefs-d’œuvre pour Martin Scorsese, Taxi Driver et Raging Bull, d’Obsession pour Brian De Palma ou encore de Yakuza de Sidney Pollack, il est de toute évidence moins identifié comme réalisateur. Malgré plusieurs réussites notables, en atteste son début de carrière fulgurant de Blue Collar à Mishima mais aussi plus tard Patty Hearst ou encore Light Sleeper, son étiquette d’auteur surplombe celle de metteur en scène. Les raisons peuvent être cruelles mais son seul véritable succès, American Gigolo, a déjà près de vingt ans, et l’honnêteté pousse à dire qu’il fut le fruit de divers malentendus à commencer par un vernis chic et pop dissimulant sa relative radicalité filmique. Ce statut commercialement instable n’est pas sans conséquence, ses films sont de plus en plus difficiles à monter et, lorsqu’ils voient le jour, ils passent souvent inaperçus en salle. Les années 90 vont marquer un tournant dans sa carrière, avec un recours de plus en plus fréquent à l’adaptation, chez celui qui s’était jusque-là principalement illustré par des scénarios originaux, qui s’appuie désormais sur des matériaux littéraires. Après The Comfort of Strangers en 1990, transposition du roman d’Ian McEwan par le dramaturge Harold Pinter, puis Touch (1997) d’après Elmore Leonard, Schrader s’attaque avec Affliction à l’œuvre de Russell Banks.

Affliction © L’Atelier d’images

L’écrivain originaire du Massachusetts a commencé sa carrière à peu près au même moment que le scénariste-réalisateur, soit au milieu des années 70. Il construit une œuvre consacrée aux existences ordinaires et aux individus que leurs milieux sociaux, leurs histoires familiales ou leurs propres failles condamnent à une forme de marginalité. Il devient une sorte de porte-voix d’une Amérique des laissés-pour-compte et en proie au déclassement, celle-là même que Paul Schrader filmait dans son premier long-métrage, Blue Collar. Les personnages de Banks sont souvent des hommes fragiles, enfermés dans des vies dont ils ne parviennent plus à s’extraire, et chez lesquels la violence apparaît comme l’aboutissement presque logique d’une accumulation de frustrations, d’humiliations et de blessures anciennes. Elle semble se transmettre de génération en génération telle une fatalité, ou pour recoller à un vocabulaire religieux, une malédiction.

Affliction © L’Atelier d’images

À regarder de près, la rencontre entre Paul Schrader et Russell Banks n’a rien d’anodin : derrière la transposition d’un roman particulièrement sombre se dessine un film qui semble renouer avec certaines des obsessions les plus profondes du metteur en scène. Les deux hommes, comme le rappelle Samuel Blumenfeld en supplément, sont issus de familles conservatrices, socialement modestes et peu ouvertes sur le monde culturel. Publié en 1989, Affliction intéresse très tôt Schrader qui va pourtant devoir patienter avant de parvenir à ses fins. La noirceur du projet rebute les financiers, mais surtout, il veut absolument tourner avec Nick Nolte, qui, s’il est partant, n’est pas immédiatement disponible en plus d’être très « cher ». Il vient d’enchaîner plusieurs succès, Le Prince des marées et Les Nerfs à vifs en tête, ce qui lui vaut d’être très courtisé. Le réalisateur prend son mal en patience, tandis que le rôle mûrit dans l’esprit de son futur interprète. Il présente enfin son film en 1997 à la Mostra de Venise avant que la sortie n’intervienne qu’en décembre 1998 aux Etats-Unis et en février 1999 en France. Unanimement salué, le long-métrage vaut à Nolte une nomination et à James Coburn un Oscar du meilleur acteur dans un second rôle tandis que Paul Schrader connait une résurrection auprès de la critique. Près de trente ans plus tard, L’Atelier d’images, qui, déjà en 2023, avait permis la sortie en haute définition d’un autre chef-d’oeuvre du cinéaste aux airs de renaissance artistique, First Reformed, redonne ses lettres de noblesse à une œuvre majeure d’un cinéaste encore trop minoré.

Affliction © L’Atelier d’images

Dans une petite ville du New Hampshire, l’officier de police Wade Whitehouse (Nick Nolte) enquête sur la mort d’un riche entrepreneur lors d’une partie de chasse. Au fil de ses investigations, il se retrouve confronté à ses propres traumatismes, et l’ombre d’un père tyrannique (James Coburn).

« Les faits ne font pas l’Histoire. Nos histoires, celle de Wade et la mienne, décrivent la vie de garçons et d’hommes depuis des milliers d’années : des garçons qui ont été battus par leurs pères, dont la capacité à aimer et à faire confiance a été brisée presque dès la naissance, et dont le meilleur espoir, s’il en est un, d’établir un lien avec les autres êtres humains résidait dans un détachement élégiaque, comme si la vie était déjà terminée.

C’est ainsi que nous évitons, à notre tour, de détruire nos propres enfants et de terroriser les femmes qui ont le malheur de nous aimer ; que nous nous soustrayons à la tradition de la violence masculine ; que nous refusons la séduction de la vengeance. » (1)

Ces mots sublimes et bouleversants, prononcés dans les dernières minutes par le narrateur, Rolfe Whitehouse (Willem Dafoe), écrits par Paul Schrader pour les besoins de son adaptation, ponctuent dans une sensation d’apaisement paradoxale une œuvre âpre et désespérée, tout en laissant pointer un soupçon de lumière. Comme si l’histoire n’était pas forcément finie, et d’évidence elle ne l’est pas. Cette plume rappelle le talent de dialoguiste hors pair de son auteur dès lors qu’il est inspiré par son matériau (vingt ans plus tard First Reformed en sera une nouvelle démonstration magistrale). Cette fausse voix-off, en l’occurrence la voix intérieur d’un narrateur ici majoritairement extérieur au récit, tient moins de la reprise d’un code littéraire que d’une figure de style purement schradérienne pratiquée depuis Taxi Driver et héritée des Carnets du sous-sol de Dostoïevski. L’originalité dans Affliction tient à une dissociation constante entre le protagoniste qui vit l’action, Wade Whitehouse, et son frère qui commente ponctuellement un récit dans lequel il n’apparait en définitive que deux fois, la première par téléphone, la deuxième physiquement. Le second nous donne discrètement les clés pour appréhender les actes du premier, dans une fausse distanciation qui tend à nous rapprocher d’un individu en délicatesse et pour lequel l’empathie ne coule pas toujours de source.

Affliction © L’Atelier d’images

En apparence, Paul Schrader investit un cinéma plus classique que celui qu’il a jusqu’alors pratiqué. Il renoue avec l’Amérique de Voyage au bout de l’enfer à ceci près que la communauté qu’il dépeint n’a pas de guerre à mener. La chasse, la classe ouvrière, l’éducation à la dure sont autant de motifs qui vont imprégner intensément sa pellicule. La neige, qui ne quitte jamais le décor, est présente dès le générique construit en petits cadres et soutenu par une belle bande originale signée Michael Brooke. Fidèle à son approche parfois rigoriste de la mise en scène, le réalisateur ouvre sur un plan fixe avec un mouvement à l’intérieur de l’écran, tandis que le narrateur accompagne les images. On découvre le personnage principal et sa fille, et bientôt leur relation dysfonctionnelle mais aussi les démons de cet antihéros dont on pressent des fautes passées et des erreurs dont il paye encore le prix. Une gueule cassée et un individu brisé dont les fêlures se révèlent dans son rapport contrarié à l’alcool mais aussi par l’incursion de flashbacks qui viennent directement malmener l’image. Ces derniers détonnent par un changement de format et de texture marquant une rupture, découvrant les deux frères mais aussi leur père incarné par James Coburn. Chaque saut dans le passé interrompt brutalement le présent à la faveur d’une nouvelle tonalité esthétique, de l’usage du N&B à l’utilisation d’une caméra portée, intensifiée par le recours à des zooms où la violence de l’action n’a d’égale que la laideur avec laquelle celle-ci est captée. Cette façon de faire dialoguer le présent et le passé dans la violence s’accompagne de dialogues explicites confirmant les intuitions quant à l’état du protagoniste : « Il y a des jours où j’ai l’impression d’être un chien battu. Il y a des nuits où j’ai envie de mordre ». Cette seconde dissociation précède un point pivot où les dualités et contradictions du récit vont s’affronter directement au sein d’un même espace et d’une même temporalité. Lorsque le père apparaît hors de ses souvenirs c’est chargé d’un passif, il est plus vieux mais n’est pas plus agréable, cette intronisation précède également l’entrée en scène physique du narrateur. La famille est réunie dans la douleur, sans harmonie. Telle une fatalité, il y a une altercation entre Wade et son géniteur : le fils ne se laisse plus faire.

Affliction © L’Atelier d’images

Wade Whitehouse rejoint en ce point les grandes figures schradériennes, celles de l’individu passif cherchant un but afin de devenir actif et inverser le cours des choses. Il accumule les frustrations, les douleurs et les humiliations, qu’elles soient familiales, sentimentales ou sociales. L’enquête à laquelle il se livre autour de la mort du chasseur donne un sens à sa colère et une légitimité à son obsession mais là encore c’est moins l’intrigue intrinsèque qui intéresse le metteur en scène que le mécanisme qu’elle engendre chez lui. Elle le réveille et l’extirpe de sa condition. Affliction est en ce sens un polar portraitiste qui dépeint des individualités et une communauté autour d’un suspens déceptif, tout du moins trompe l’œil. Cette manière de ramener Wade dans les tropes de son auteur double le film d’un dessein existentiel et en ce sens vital. Paul Schrader distille des échos à son vécu et injecte ses motifs d’auteur à travers le texte de Russell Banks. Ce père autoritaire et effrayant trouve à la fois un écho avec le sien et avec l’un de ses célèbres avatars, celui que campait George C.Scott dans Hardcore. Ce frère n’est pas sans rappeler son aîné Leonard, également scénariste avec qui il a collaboré à plusieurs reprises, à qui l’on doit par ailleurs le script du Baiser de la femme araignée, liés et distants. Paradoxalement, le monde autour duquel gravite Wade n’a qu’une importance relative, en atteste la manière dont il détruit tout ce qu’il touche, toutes celles et ceux qui s’approchent trop près de lui. Derrière la recherche du coupable se dissimule une quête autrement plus intime, celle d’un responsable à qui faire porter la somme de ses propres malheurs. Il a besoin d’un crime pour justifier une violence préexistante. La mort de l’entrepreneur est le point de départ d’un processus au terme duquel le protagoniste va progressivement confondre justice, vengeance et réparation. Plus il croit se rapprocher d’une vérité, plus il s’enfonce en lui-même, incapable de regarder sa propre réalité en face. Paul Schrader transforme ainsi son existence insupportable par une mission qui le galvanise, à la manière de Travis Bickle (Taxi Driver), de John LeTour (Light Sleeper) ou de Toller (First Reformed), il cherche une échappatoire à une intériorité devenue toxique. Ses antihéros ne résolvent pas leurs problèmes, ils les déplacent. Ici l’enquête lui offre ce qui lui était refusé : une raison d’être en colère et d’exploser. Un héros imparfait et à fleur de peau qui gâche sans cesse les moments qui s’offrent à lui, luttant tant bien que mal contre ses démons pour un idéal qu’il croit juste. Il se délivre et s’accomplit dans un chaos proche de l’apocalypse. Il faut tout détruire pour avancer, quitte à perdre toute boussole morale. Cet individu complexe, renfermé et insaisissable est admirablement campé par Nick Nolte dans ce qui trouve l’une de ses plus belles partitions. Il porte sa propre tragédie sans la jouer, jusque dans ses gestes habités et maladroits, ses sautes d’humeur mal placées et ses intuitions périlleuses. Très tôt, dans un mouvement faussement anodin, les bras en croix dans une position christique alors qu’il gère la circulation devant l’école, l’image l’intronise tel un martyr. Un passage qui résonne avec son destin incertain et laissé en suspens, qui fait étrangement planer la possibilité d’une issue heureuse, d’une résurrection ailleurs et autrement.

Affliction © L’Atelier d’images

Cette renaissance hypothétique est artistiquement très concrète pour un cinéaste qui signe une œuvre âpre et incarnée, brillamment écrite et dialoguée, magistralement interprétée et en fin de compte bouleversante. En dépit d’un accueil critique très favorable, Affliction n’a malheureusement pas su trouver son public lors de sa sortie. Cette édition Blu-ray est une occasion précieuse pour le redécouvrir dans d’excellentes conditions. La copie est très belle et s’accompagne d’un passionnant supplément en compagnie de Samuel Blumenfeld qui propose des analyses riches, se double d’une connaissance captivante de son sujet avec un enthousiasme communicatif. 

Affliction © L’Atelier d’images

(1) Traduction d’une partie du monologue final :
« Facts do not make history. Our stories, Wade’s and mine, describe the lives of boys and men for thousands of years, boys who were  beaten by their fathers, whose capacity for love and trust was crippled almost at birth and whose best hope, if any, for connection with other human beings lay in an elegiac detachment, as if life were over.

It’s how we keep from destroying in turn our own children and terrorizing the women who have the misfortune to love us; how we absent ourselves from the tradition of male violence; how we decline the seduction of revenge. »

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