Juan Piquer Simón – « Slugs » (1988) 

Avec pas moins de quatre films réédités en vidéo ces deux dernières années par quatre éditeurs différents, une curiosité autour de la redécouverte de l’œuvre, jusque-là réservée à un public d’initiés, de Juan Piquer Simón (ou J.P. Simón comme il aimait se faire appeler pour mieux entretenir la confusion quant à ses origines) s’exprime. Un réalisateur espagnol dont la carrière confidentielle n’a cessé d’osciller entre la série B et la série Z, dont nous ignorions l’existence avant de nous atteler à cette chronique. Il n’en demeure pas moins une figure du bis qui mérite que l’on s’y intéresse un tant soit peu, aussi bien pour ses compétences techniques avérées que pour les ruses (se faire passer pour un Américain avec les maigres moyens à sa disposition) qui lui ont permis de tenir contre vents et marées au fil des décennies dans une logique de contrebandier. Il incarne à sa manière une contre-histoire du cinéma qui croise ponctuellement la grande Histoire. Actif dès les années 60, il se révèle avec une adaptation de Voyage au centre de la terre de Jules Verne en 1977, Le Continent Fantastique. Il réinvestira l’univers de l’écrivain français à plusieurs autres reprises tout en s’essayant à la contrefaçon de Superman (Supersonic Man) ou en croisant le giallo et le slasher avec le Sadique à la tronçonneuse.

Slugs © Rimini Editions

Prenons d’ailleurs les choses à l’envers et, avant de revenir sur le film, valorisons le contenu éditorial de Slugs (1988), nouveau venu de la collection Angoisse de Rimini qui nous offre trois suppléments de premier choix permettant de se familiariser avec le réalisateur, mais pas seulement. J.P. Simón, Orfèvre du bis par Alexandre Jousse, repris de l’édition ESC du Sadique à la tronçonneuse sortie en 2026, retrace en long et en large son parcours, présentant un homme qui se rêvait en Ray Harryhausen hispanique, fort de ses trucages en direct sur le tournage à l’instar de la perspective forcée. Le document évoque sa réévaluation a posteriori et sa reconnaissance sur le tard, lui attribuant une influence sur des cinéastes tels qu’Alex De La Iglesia, Jaume Balagueró et Alejandro Amenabar. Bonus exclusif et centré sur Slugs, L’attaque des limaces tueuses par Lilyy Nelson (du podcast Jumpscare) offre une lecture synthétique et passionnée partant de l’écrivain adapté, Shaun Hutson, star du roman horrifique et auteur de La Mort Visqueuse (ou Slugs pour son titre original), pour ensuite parler de J.P. Simón avant de replacer le long-métrage dans l’histoire du genre d’invasion animale et ses évolutions successives. Un supplément complet et accessible qui permet d’approfondir ses différents sujets sans tomber dans la surinterprétation. Enfin, une interview audio datant de 2024 de Shaun Hutson vient compléter l’édition. Ce dernier révèle qu’il voulait initialement parler de sangsues radioactives. Sauf qu’il avait écrit, dans l’un de ses livres, Deathday, une scène avec une limace géante et que son éditeur l’a alors incité à en faire un roman. Il confesse également avoir d’abord détesté l’adaptation de Simón avant de le revoir récemment et de se montrer finalement bien plus indulgent à son égard. Plus que l’œuvre en elle-même, plaisir réel mais mineur, c’est la qualité de sa remise au goût du jour qui mérite d’être saluée, tant pour la copie proposée que pour les contenus visant à prolonger l’expérience.

Slugs © Rimini Editions

Vous l’aurez compris, Slugs se base sur un coup littéraire destiné à un public averti et propose comme motif horrifique rien de moins que des limaces tueuses, il est a priori unique sur ce point. Réalisé en 1988 par un J.P. Simón trois ans après une expérience peu heureuse avec la Cannon (Dirty War), le film se déroule dans une petite ville des États-Unis où surviennent d’étranges décès. Les services sanitaires envoient sur place Mike Brady (Michael Garfield), un de leurs agents, afin d’épauler le shérif local. Ce qui ne devait être qu’une enquête de routine tourne au cauchemar, les victimes ayant été partiellement dévorées. Au vu des analyses, Brady émet une hypothèse jugée farfelue : les victimes auraient été tuées par des limaces mangeuses de chair humaine. Les morts s’accumulent, et la théorie de Brady se confirme.

Slugs © Rimini Editions

Passé un prologue plutôt amusant, observant un couple au milieu de l’eau avec une fille en tenue sexy bientôt transformée en scream queen à la découverte du sang de son petit-ami tué hors-champ, le générique annonce la couleur. Des limaces bleutées maculent l’écran tandis que défilent les crédits. Slugs n’a pas peur d’embrasser des lieux communs sans envergure : les jeunes humiliant une personne âgée, des scènes d’intimité kitsch, racoleuses et ouvertement misogynes (« N’oublie pas que l’on m’appelle la salope du Nord »). Parallèlement, l’horreur est distillée avec soin et parcimonie (ou à l’économie c’est selon) : un premier plan grouillant de limaces, puis, plus tard, une première image gore avec un visage dévoré. Elle semble un temps se limiter à des inserts. J. P. Simón opère une montée en puissance par petites touches, en contrepied d’un traitement des personnages autrement plus grossier (et assumé en tant que tel) où personne n’a réellement de relief ou de consistance. Le réalisateur entend salir et brutaliser avec violence ce monde lisse et répugnant qu’il dépeint, justifiant partiellement ce traitement négligé à des fins bêtes et méchantes, mais aussi par moments effrayantes. Un homme pris d’une douleur intense, contraint de se couper la main, une souris déchiquetée par des limaces ou encore l’un des climax graphiques du film, un couple nu massacré juste après avoir fait l’amour dans une imagerie gore et littéralement dégueulasse. Dans une séquence pivot, un individu ayant mangé une salade contaminée implose au milieu d’un restaurant huppé, transformé en théâtre horrifique improvisé. Dès lors, les mollusques abondent, arrivant par les robinets, les WC, les égouts, les canalisations… Les victimes sont d’abord innocentes avant que des personnes au moins indirectement impliquées dans la catastrophe sanitaire en cours ne soient à leur tour décimées. Slugs avance alors dans une multiplication des dangers jusqu’à son grand final (un poil gâché par un effet spécial au sein d’un métrage de bonne tenue dans le domaine). S’il suit le modèle du genre posé par Les Dents de la Mer avec des pouvoirs publics incompétents et irresponsables face à une menace animale, il n’a pas la prétention de marcher dans les pas de Steven Spielberg. Le discours sous-jacent se contente de décliner les codes inhérents au registre investi. Le film ne déroge jamais à son statut de série B sale et réjouissante devant laquelle on ne s’ennuie jamais et c’est finalement ce qu’on lui demande. Avis aux amateurs. 

Slugs © Rimini Editions

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A propos de Vincent Nicolet

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