Jonathan Kaplan – « Obsession Fatale » (Unlawful Entry) (1992)

Il est amusant de constater que les carrières de Jonathan Kaplan et de Jonathan Demme convergent sur bien des points, comme si elles se répondaient partiellement. Ils ont l’un et l’autre commencé sous la houlette de Roger Corman dans le cinéma d’exploitation au cours des années 70. Le premier a réalisé Night Call Nurses (1972) et Truck Turner (1974). Le second a mis en images Cinq femmes à abattre (1974) et Crazy Mama (1975). Ils partagent également un goût pour les films de genre, une capacité à changer de registre et à se construire loin de modèles de cinéastes-auteurs formés au sein des grands studios. Surtout, ils vont tous deux connaître une consécration majeure en travaillant avec Jodie Foster, Les Accusés en 1988 d’un côté, Le Silence des agneaux en 1991 de l’autre. Deux longs-métrages qui permettront à chaque fois à la comédienne de décrocher l’Oscar de la meilleure actrice. Ces points de convergence exposés en préambule, leurs approches et leurs parcours ne manquent toutefois pas de diverger. Chacun a pu affirmer sa personnalité. Quand Kaplan s’est adapté à différentes configurations de productions et de projets, quitte à se perdre, Demme a progressivement élaboré une signature esthétique et thématique qu’il est parvenu à imposer de la série B à ses œuvres les plus estimées. Ils n’en demeurent pas moins, à divers degrés, deux auteurs minorés d’une génération dorée dont les faits de gloire sont redécouverts au fur et à mesure. 

© L’Atelier d’images

En 1992, quand sort Obsession Fatale, Jonathan Kaplan a déjà connu plusieurs vies dans sa carrière. Après une décennie 70 fructueuse au cours de laquelle il a signé certaines de ses réalisations les plus respectées (La Route de la violence, Over The Edge), il est principalement actif, de 1979 à 1987, à la télévision ainsi qu’à la mise en images de clips pour des artistes tels que Barbra Streisand ou Rod Stewart, à l’exception de Pied au plancher (1983). L’échec en salle d’Over The Edge, avant que celui-ci ne devienne culte dans un deuxième temps, réduit l’intérêt des propositions qu’il reçoit. Il en profite pour œuvrer sur d’autres formats, où il peaufine sa polyvalence, acquiert de nouvelles techniques et accumule de l’expérience. Cette habileté à passer d’un genre à l’autre se vérifie dès Projet X, son retour au grand écran avec un thriller de science-fiction produit par la 20th Century Fox, bientôt suivi du film de procès Les Accusés, qui constitue son long-métrage le plus plébiscité et son plus gros succès avant qu’il ne s’essaie au récit familial sur fond d’adoption avec Glenn Close et James Woods, Immediate Family. 

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Obsession Fatale lui permet de renouer avec une veine plus proche de ses débuts, à la différence notable qu’il officie désormais au service d’un gros studio entouré de têtes d’affiche. Produit par Charles « Chuck » Gordon (le petit frère de Lawrence) qui a officié sur Die Hard 2 ou Rocketeer, le film s’inscrit dans une tendance forte entre la fin des années 80 et le début 90, le thriller domestique. Un sous-genre mettant souvent en scène des classes moyennes dans lequel la menace ne vient plus nécessairement de l’extérieur mais s’immisce progressivement dans le foyer, de Liaison Fatale à Fenêtre sur Pacifique, de J.F partagerait appartement à La Main sur le berceau. L’action se déroule à Los Angeles où la vie de Michael (Kurt Russell) et Karen (Madeleine Stowe) bascule lorsqu’un cambrioleur s’introduit chez eux. Traumatisés, ils trouvent un soutien providentiel et amical auprès de l’agent Pete Davis (Ray Liotta). Mais derrière cet uniforme rassurant se cache une personnalité trouble… Près de vingt-cinq ans après sa sortie en salle, L’Atelier d’images se charge de remettre au goût du jour ce long-métrage emblématique de son époque avec un combo UHD 4K / Blu-Ray et une édition DVD. Une redécouverte s’impose.

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Le générique d’ouverture s’accompagne de prises de vue aériennes observant ce qui ressemble à une scène de crime avant de suivre une voiture de police et de dévoiler la ville qui sert de théâtre à l’action, Los Angeles. La caméra s’arrête au cœur d’un quartier résidentiel plutôt aisé, le jour laisse place à la nuit tandis que nous pénétrons dans une maison. L’image inaugurale du foyer est un poste de télévision avant que Michael et Karen n’apparaissent en photo. Les premiers mouvements nous font ainsi passer du réel de l’extérieur à des représentations fictives ou figées à l’intérieur. Jonathan Kaplan révèle le domicile par des déplacements latéraux laissant progressivement apparaître l’épouse endormie tandis que le mari est quant à lui encore en train de travailler dans son bureau. Un bruit la réveille, une fenêtre ouverte, une bouteille cassée, bientôt un inconnu armé qui prend en otage l’épouse avant de prendre la fuite. Qui est cet intrus ? Quelles sont ses motivations ? Le mystère demeure alors que le slogan « to serve and protect » est au centre du cadre, un véhicule de police et deux officiers s’apprêtent à venir au secours du couple encore sous le choc. L’un des deux, Pete, rassurant et attentionné, est trahi par la mise en scène à travers le regard qu’il pose sur Karen lorsqu’il l’aperçoit. Une attraction est palpable, trompant sa bienveillance et sa fonction, semant un premier doute à son sujet. Cette entrée en matière, aussi efficace que convaincante, réalisée avec élégance et punch, plante simultanément le décor et une approche. Kaplan cherche moins à dépasser le postulat qu’il sert qu’à instaurer une logique subjective dans ses images et son montage en opposition à un réalisme objectif qui caractérise par ailleurs sa mise en scène. Il fait naître la tension par la familiarité et la crédibilité de ce qu’il filme, qu’il se plaît à remettre en cause en changeant ponctuellement la perspective dans l’action. C’est par là qu’Obsession Fatale instaure un premier trouble, qui se double d’un jeu de renversement progressif des apparences étoffant peu à peu les problématiques. L’impression d’un couple aisé est fragilisée par une allusion à des dettes, ce policier avenant et protecteur devient lentement mais sûrement la source de menace. 

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Pete s’invite dans leur quotidien autant qu’il y est accueilli avant d’entraîner Michael dans le sien, le temps d’une virée nocturne qui fait basculer l’histoire. Le policier confronte alors son nouvel ami à celui qui s’est introduit chez lui afin qu’il puisse se défouler. Le point de vue évolue, la part d’humanité du héros et même celle du voleur apparaissent. A contrario, la monstruosité de l’officier se révèle à travers un passage à tabac. Lorsque le mari raconte l’incident à son épouse, celle-ci est rassurée tandis qu’il demeure profondément traumatisé. Le paradoxe n’est pas anodin : celui qui a été physiquement confronté à la violence conserve la trace de l’événement quand celle qui en a été la victime directe semble déjà pouvoir s’en détacher. Kaplan commence ainsi à dissocier les perceptions au sein même du couple, chacun ne vivant plus exactement le même récit. Karen voit en Pete un homme qui les a aidés à traverser une épreuve, Michael discerne progressivement derrière cette sollicitude quelque chose de plus sombre. L’intrusion ne s’est pas véritablement achevée avec le départ du cambrioleur, elle a simplement changé de forme. Cette logique est poussée au niveau de la mise en scène par l’incursion d’images subjectives (ce plan de Pete s’introduisant au bord de la piscine, pris sous l’eau du regard de Karen). La perte de repères et la fragilisation de données objectives s’accompagnent de mensonges crédibles de la part de l’antagoniste, à l’instar de l’anecdote sur l’origine de sa cicatrice qui change d’une interlocutrice à l’autre ou du poste qu’il s’invente au sein du club de Michael. De plus en plus inquiétant, il ne semble vrai que lorsque ses yeux s’abandonnent sur Karen, par laquelle il est irrésistiblement attiré. Tandis que sa violence et sa dangerosité s’affirment avec de moins en moins d’ambiguïté, de nouvelles questions se posent : De quoi est-il capable ? Que veut-il faire ? Des interrogations sur ses intentions qui en soulèvent d’autres, plus objectives : Comment faire lorsque celui qui est censé vous protéger vous menace ? La question dépasse le cas de Michael et Karen pour toucher à la confiance accordée aux institutions et à ceux qui les représentent. L’homme dispose d’un uniforme, d’une arme, d’un statut et d’une connaissance précise des procédures. Il sait quoi dire, à qui s’adresser et comment faire passer ses agissements pour ceux d’un individu cherchant simplement à faire son travail. Sa dangerosité repose moins sur une quelconque clandestinité que sur la légitimité dont il bénéficie.

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Son attraction irrésistible pour Karen, celle qui le pousse notamment à interrompre le couple en plein ébat sexuel, constitue pourtant son principal point faible. Il ne se contente pas d’observer la femme : il la contemple, la fantasme et finit par projeter sur elle une image qui semble davantage lui appartenir qu’à celle qu’elle est réellement. Jonathan Kaplan traduit cette fascination par une série de gros plans sur le visage de Karen, isolés du reste de l’espace et découpés avec une élégance formelle qui tranche avec la grammaire plus fonctionnelle du thriller. Cette stylisation donne une forme au regard malade de Pete. L’élégance des cadres entre en contradiction avec la violence du désir qu’ils expriment. Une discrète rupture esthétique qui contrarie autant qu’elle alimente une mécanique narrative, efficace, mais de fait plus prévisible. Obsession Fatale prend peu à peu la tournure d’une descente aux enfers voyant Michael, impuissant, perdre graduellement tout ce qu’il a, avant d’être poussé dans ses retranchements pour trouver le moyen de sauver son épouse et lui-même. Le dernier acte plus convenu et attendu, soulage tout en faisant retomber les zones d’ambiguïté vers des figures plus communes du genre. Le film peut toutefois se distinguer par la pertinence de son casting. Kurt Russell, loin de ses rôles de héros rebelles chez John Carpenter, se glisse dans la peau d’un homme sans histoire brutalisé dans son équilibre, dévoilant une facette plus sensible et au fond humaine. Madeleine Stowe, pas encore auréolée du succès du Dernier des Mohicans, mais déjà vue dans Revenge, incarne cette épouse solide bientôt traumatisée, ébranlée et convoitée, avec une sobriété fine, expressive et en retenue. Surtout, dans le rôle de Pete, Ray Liotta, tout juste sorti des Affranchis, se livre à une composition intense et habitée, inquiétante et jubilatoire. Il transcende son personnage pour en faire une incarnation du mal emblématique des années 90, laissant une pointe d’amertume quant à sa carrière, celle d’un acteur au talent brut qui n’aura été qu’aléatoirement pleinement exploité. C’est ici le cas.

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Un thriller très efficace, soutenu par une réalisation qui sert le script avec plus de caractère qu’il n’y paraît et un excellent trio d’acteurs. Obsession Fatale vaut le détour, d’autant plus qu’il revient à la faveur d’une belle copie et d’une édition qui lui donne ses lettres de noblesse ainsi qu’un regain de visibilité. Celle-ci comporte trois suppléments, un making-of d’époque, une bande-annonce et une présentation synthétique et assez complète de Fred Teper. Ce dernier révèle notamment une anecdote intéressante sur la manière dont le film a été, au détour d’une scène, rattrapé par l’affaire Rodney King, obligeant Jonathan Kaplan à retravailler et raccourcir le passage concerné. 

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A propos de Vincent Nicolet

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