Festival Venise 2026 – « Woman Unknown » de M. El-Toukhy, « The Echo Chamber » de A. Pallaoro » & « The difficult bride » de R. Hossain

« The Difficult Bride » de Rubayat Hossain (section Orizzonti)

Film fashion estampillé Fondation Prada, ce premier long-métrage bangladais en compétition à Venise dénonce à la fois la bourgeoisie déconnectée, isolée des réalités de son pays en proie à la pauvreté de masse, mais aussi le diktat de la beauté : le corps de Zaineen, future mariée, doit être parfait. Le film est alors une succession redondante de traitements pour la peau, pour les cheveux, de manucures, pédicures, d’essayages de vêtements de luxe, le corps est noyé sous les apparats, l’apparence physique en seul étendard qui compte. Mais face à cette avalanche de produits de beauté et de maquillage en effaceur d’imperfections, le vide. Car la vie de Zaineen semble dirigée uniquement par cet ultime objectif de beauté, être la plus belle mariée pour son mari. Il y a déjà ici la perte de son indépendance, sa délivrance totale à l’homme, et l’oubli scrupuleux d’un autre avenir que celui d’être une épouse. Hossain va utiliser la thématique cronenbergienne de l’infection, de la contamination pour générer des séquences quasi horrifiques et faire émerger du réel la peur paranoïaque de la mort sur la base d’une légende d’une mariée décédée. Si le corps tente d’être magnifié de l’extérieur, il pourrit en silence de l’intérieur, un mal ronge Zaineen, elle semble condamnée par une maladie invisible, des traces de griffures se retrouvent sur son corps, et un ver glisse sous son corps. Malgré son approche provocatrice, et son angle par le body-horror, The Difficult Bride peine à intéresser, car comme Zaineen, il s’isole dans une esthétique criarde en toc, et se prend à son propre jeu. Car si l’idée est de démontrer le vide de cette adolescence dorée et isolée, les séquences tournent en boucle, se répètent, et finissent par user, et ne plus raconter grand-chose. Le film renvoie alors un sentiment d’être inabouti, et toujours dans un entre-deux qui questionne : Hossain prend à la fois le parti de dénoncer la pression subie par Zaineen sur son corps, mais se laisse aller à une forme de sadisme calculé pour la contaminer et la détruire à petit feu, comme si sa condition de riche la condamnait automatiquement à disparaître, et que son droit à aimer, et être heureuse lui était retiré à cause de son haut rang social. Et cette confrontation antinomique des lectures rend au final The Difficult Bride difficilement lisible, confus, et peut même, sur quelques séquences (notamment de danse, ou celle avec une police soudoyée), agacer. Jusqu’à un plan final qui lui aussi semble sortir du chapeau, et son message féministe libérateur opportuniste.

« Woman Unknown » de May El-Toukhy (Compétition)

Nous sommes juste après la Libération alliée au Danemark, la chasse aux sympathisants nazis est lancée, et notamment aux femmes ayant fréquenté l’ennemi. Dans ce contexte suspicieux et délateur, Marie (interprétée par Mathilde Arcel) est transie de peur lorsqu’elle rencontre un vieil ami d’enfance qui, d’abord, la dévisage, puis la reconnaît, et lui rappelle son passé trouble, et notamment cet enfant décédé à la naissance d’un père allemand. Sa vie parfaitement calibrée, à la fois comme servante et future épouse de Christian, un veuf riche et grand directeur d’une entreprise de gants de la région, est remise en question, sa propre vie désormais sur le fil de la grande révélation (plusieurs séquences montrent les tondues, ces femmes rasées de force pour leur « collaboration horizontale »). Malgré un certain académisme et une mise en scène contenue et minimale, May el-Toukhy (seule réalisatrice cette année à Venise) trouve le ton juste pour dépeindre le sort de Marie comme substitut à l’épouse décédée (et cette robe de la défunte en fil rouge et élément central), son corps et sa représentation devenus objets contemplatifs, fantasmés de l’idéalisation féminine, un corps piégé par les normes représentatives. Elle peut désormais s’asseoir à la table de Christian pour manger, mais son rôle de bonne ne la quitte pas pour autant, enfermée, séquestrée volontairement dans ce grand appartement bourgeois (et cette porte qu’elle referme à clé systématiquement derrière elle). Et lorsque la vérité est prête à éclater, pour sauver ses petits privilèges, Marie s’abaisse à la fausse délation, à la réponse au chantage par son corps offert, prisonnière d’un mari, prisonnière d’une vérité inavouable, elle implosera par une beuverie qui aurait pu lui coûter tout. Dans Unknown Woman, la seule femme libre, libre d’être mère à 40 ans et célibataire, sera celle que Marie dénoncera, inconsciemment jalouse de voir sa voisine de palier vivre une vie libérée du patriarcat. Il y a donc dans le film des nuances qui dépassent le portrait manichéen de la pauvre épouse isolée, mais exposent bien Marie aussi à ses plus violents tourments intérieurs, un égoïsme sournois dirigé par la peur d’être révélée au grand jour. Même si le film pâtit de la pesanteur de son atmosphère, il arrive néanmoins à s’élever par la charge émotive contenue mais transparente de Marie, un film tenu et incarné.

« The Echo Chamber » de Andrea Pallaoro (Compétition)

L’ouverture en fond rouge, cette musique électronique qui interpelle, tout commençait pourtant si bien avec le dernier film du réalisateur italien Andrea Pallaoro après son précédent long-métrage Monica déjà présenté à la Mostra en 2022. Mais rapidement, cet Echo Chamber s’empêtre dans une histoire d’amour difficilement lisible entre Leo (interprété par Luca Marinelli), star pop-rock isolée dans son immense appartement londonien pour enregistrer son prochain album, et Anne (interprétée par Alicia Vikander), médecin, et qui vient tenter de soulager ses maux de dos aigus qui l’empêtrent dans une situation de plus en plus invivable. Au départ, si les injections d’anti-inflammatoires le soulagent, rapidement, ils deviennent inefficaces. Et Anne franchit alors le pas en lui rapportant des opioïdes. Et si évidemment le miracle prend vie, et les douleurs de Leo s’estompent drastiquement, le soulagement est court-termiste, et petit à petit s’installe l’accoutumance, les doses augmentent, la dépendance s’installe, et Leo sombre peu à peu dans la toxicomanie. Sur un tel sujet majeur (la déflagration du Fentanyl aux États-Unis et la crise des opioïdes, qui était d’ailleurs le sujet du documentaire sur Nan Goldin de Laura Poitras, Lion d’or à Venise en 2022), Pallaoro l’utilise en simple contexte circonstanciel de son histoire d’amour contrarié, mais n’en fait franchement pas grand-chose, il est un appui scénaristique, rien de plus. Et que dire de son dernier quart d’heure qui vrille dans le ridicule, avec un nouveau twist scénaristique improbable et une éternelle séquence finale gênante de médiocrité. Mais malheureusement, l’échec est encore plus profond, par son manque criant de lecture émotionnelle : Anne est à l’origine d’une overdose et de la descente aux enfers médicamenteuse de son compagnon, la culpabilité devrait la ronger, la torturer car même si elle n’en est pas responsable, elle a été l’élément déclencheur, la voie d’accès au traitement. Là encore, la seule réponse de Pallaoro est de la faire errer dans l’appartement de Leo sans qu’il ne soit présent. C’est bien creux pour imager la tempête intérieure qu’elle subit. La musique aurait également pu être un élément central, et là encore, nouvel échec : elle n’est pas assez développée (malgré la jolie relation qui se noue entre une chanteuse à succès sur le retour et Leo), bien trop discrète, là aussi, elle est un élément central de la réhabilitation de l’artiste, mais là encore, le sujet est sous-exploité. Avec cette accumulation de ratés, de rendez-vous manqués, d’une écriture dramatiquement faible et d’une fin quasi risible, The Echo Chamber est bien le film le plus faible découvert en Compétition à ce jour, et vraie déception de ces promesses de départ non tenues et bafouées.

 

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