Fred Schepisi – « Un Cri dans la nuit » (1988)

Nom complètement oublié, Fred Schepisi est un réalisateur ayant été actif plus de quarante ans entre son Australie natale, le Royaume-Uni et les États-Unis. Dans l’ombre de ses compatriotes George Miller, Peter Weir ou Bruce Beresford, il est lui aussi allé chercher une reconnaissance plus large de l’autre côté de l’Atlantique. Après des débuts au sein des mondes de la publicité et du documentaire, il signe l’un des segments du film à sketchs Libido (1973). En 1976, il présente The Devil’s Playground, son premier long-métrage à la Quinzaine des réalisateurs, où il reviendra en 1982 avec Barbarosa. En 1984, il débarque à Hollywood, fort d’une notoriété locale doublée de succès et s’attelle à la mise en scène d’Iceman, une œuvre étrange croisant science-fiction et préhistoire. Ce projet initialement dévolu à Norman Jewison (qui demeure producteur), ne se conclut pas de la plus heureuse des manières puisqu’une post-production tumultueuse conduit à l’éviction de Schepisi. Un incident sans conséquences dramatiques quant à la suite de son parcours puisqu’il est choisi pour porter à l’écran Plenty l’année suivante. Il s’agit de l’adaptation d’une pièce à succès de David Hare, évoquant le sort de femmes résistantes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Meryl Streep occupe le rôle-titre et l’on peut remarquer Sam Neill dans la peau d’un personnage secondaire. S’il propose entre-temps sa version de Cyrano de Bergerac, Roxane avec Steve Martin, le cinéaste reformera ce duo trois ans plus tard pour Un Cri dans la nuit. À l’origine, un sordide fait divers survenu dans l’outback australien en 1980 : la disparition d’Azaria Chamberlain, un nourrisson de neuf semaines. L’affaire fait l’objet d’une grande médiatisation, soutenue par de multiples rebondissements judiciaires. L’écrivain John Bryson s’en empare et relate le procès de la mère, Linda Chamberlain, à travers Le chien du désert rouge (Evil Angels en version originale), un ouvrage multiprimé, publié en 1985. La productrice Verity Lambert achète les droits, celle qui vient de quitter Thorn EMI, a créé sa propre société, Cinema Verity. Meryl Streep ne tarde pas à manifester son intérêt alors que Robert Caswell, scénariste reconnu de la télévision du « Down Under » se charge du script et que la réalisation est confiée à Schepisi. Coïncidence fortuite, le film sortira en Australie et aux Etats-Unis, deux mois à peine après l’acquittement des Chamberlain de toutes les charges qui pesaient contre eux (le point final de ce long feuilleton devra en revanche attendre 2012). Quelques mois plus tard, Streep reçoit le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes et sa sixième nomination à l’Oscar du premier rôle. Cité par l’American Film Institute à l’occasion de ses cent ans en 2005, à la faveur de l’une de ses répliques phares « the dingo took my baby ! », reprise à diverses occasions dans la culture pop américaine de Buffy à Seinfeld en passant par Les Simpsons, Supernatural ou Les Razmoket : le film. Un Cri dans la nuit a d’évidence laissé plus de traces dans les pays anglo-saxons qu’en France. L’Atelier d’images, a décidé de lui offrir une seconde vie avec une première édition haute-définition hexagonale.

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Copyright L’Atelier d’images – 2022

La famille Chamberlain campe dans l’arrière-pays australien. Au matin leur bébé de 9 mois a disparu, vraisemblablement victime d’un chien sauvage. Au fil de l’enquête, la mère de famille (Meryl Streep) est acculée par les médias et l’opinion publique jusqu’à être accusée d’infanticide. Devant faire face à la rumeur et à l’hystérie collective, le monde entier a bientôt les yeux rivés sur la jeune femme qui clame pourtant son innocence… Reconstitution d’une affaires hors-normes tant par sa nature extraordinaire, que les débats tranchés qu’elle a pu engendrer aux quatre coins du monde, Un Cri dans la nuit, peine à captiver. Au-delà de l’approche très classique, l’absence de choix d’écriture interpelle. Le script de Robert Caswel, purement factuel, se contente d’orchestrer les unes aux autres une succession de séquences, sans regard ni point de vue autre qu’une vaine recherche d’authenticité. Dans le même temps, la réalisation quasi exclusivement illustrative souffre des mêmes maux : elle se résume à une mise en images propre et lisse, sans parti-pris ni le début d’une prise de risque. La progression dramatique (le rythme hésite entre le laborieux), la tension et l’émotion sont empêchées, étouffées, les sentiments de gâchis et de fadeur dominent. Cette volonté de tout traiter au même niveau (du commentaire d’un citoyen lambda aux tourments des personnages principaux) interroge. Pire, elle ouvre la porte à des sous-textes malvenus et des interprétations discutables. Par exemple, la foi adventiste des époux Chamberlain n’est jamais questionnée, la religion apparaît ainsi telle le seul rempart face à une tempête médiatique, judiciaire et populaire, proprement inhumaine. Sensation accentuée par une scène finale à l’église, aux airs de spot prosélyte involontaire. Bancal en tout point, le scénario fait montre d’une faiblesse dramaturgique étonnante (la résolution tombe comme un cheveu sur la soupe), mise en parallèle avec son matériau de départ à potentiel. Récit édifiant sans ambiguïté quant à l’innocence de son couple, le film trouve pourtant, presque malgré lui, un semblant de souffle durant sa deuxième moitié.

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Dès lors que l’intrigue se concentre sur les accusations d’infanticide, à défaut de concision, Fred Schepisi doit composer avec une matière plus étroite. Pour des raisons qui lui échappent en partie, son long-métrage gagne alors légèrement en intérêt et évite la catastrophe. D’une part, il laisse davantage d’espace à une Meryl Streep subtile (si l’on excepte des errements capillaires ostensiblement calqués sur la réalité) et dense, en rupture avec la monotonie générale. Pleinement investie, pourvue d’un véritable regard et point de vue sur son personnage, l’actrice livre une grande prestation. Dans la peau de cette mère endeuillée et acculée de toute part, elle refuse la composition doloriste. Sous ses traits, Linda Chamberlain s’impose en femme forte, digne, entière, cherchant à laver son honneur mais surtout protéger les siens à n’importe quel prix, même celui d’une condamnation injuste. Elle inspire au réalisateur son seul motif visuel impactant : des surcadrages emprisonnant l’héroïne. Elle permet également de donner de la consistance aux scènes d’intimité du couple. Leur osmose fragilisée par les événements extérieurs, devient source de tensions, là encore intégralement liée à l’intensité des interprétations. Aspect annexe, mais a posteriori fascinant, puisque ce procès médiatique largement antérieur à l’époque des réseaux sociaux, trouve un écho étonnant plus de trente ans après. Comment la rumeur et les allégations peuvent se mêler à la machine judiciaire jusqu’à la pousser à l’erreur, en plus de révéler les pires penchants des citoyens. Une situation en l’état très démonstrative, rompant néanmoins avec le pénible adage « c’était mieux avant », en rappelant implicitement que l’Histoire se compose de schémas voués à se répéter pour le meilleur et parfois le pire. Ainsi, à défaut de marquer les esprits ou faire office de grand film oublié, Un Cri dans la nuit offre péniblement des motifs de satisfaction. Nous nous garderons de le recommander, si ce n’est aux inconditionnels de l’actrice qui – eux – en auront assurément pour leur argent. L’édition s’accompagne d’un entretien exhaustif de plus d’une demi-heure avec Fred Schepisi et de la bande-annonce originale. Le réalisateur évoque le retentissement de l’affaire qu’il avait pu observer depuis l’étranger avant même d’être contacté par Verity Lambert. Il confie avoir décliné le projet plusieurs fois, se refusant à alimenter l’hystérie collective ou commenter un dossier qui était judiciairement toujours en cours. Il revient non sans générosité sur les différentes étapes de fabrication du film, entre anecdotes et motivations personnelles.

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