Judith Aquien – “Trois mois sous silence”

Chaque année, il se produit “a minima” près de 200000 grossesses précocement arrêtées (ou fausses couches, mais nous reviendrons sur le terme) en France. Près d’une grossesse sur cinq est interrompu par une fausse couche. Près d’une femme sur dix aura, au cours de sa vie, vécu une fausse couche. Pour quelle parole ? Pour quelle prise en charge ?

C’est à ce sujet, et plus largement à ces trois mois très particuliers qui démarrent la grossesse que s’attaque Judith Aquien, dans un remarquable ouvrage “Trois mois sous silence”, dont il faudra passer l’étrange laideur de la couverture pour plonger dans son constat implacable.

Trois mois. Un tiers de la grossesse passé sous silence, parce que totalement schizophrénique : au moment même où le corps se bouleverse, à l’instant où, si elle est désirée, la grossesse se met en place et engendre la joie, on somme, par habitude, les femmes de se taire. Au cas où.

On aura tous compris ce que recouvre ce “au cas où”. L’échec, le ratage, le pas viable, le c’est quand même un peu de ta faute. Même la CAF semble ne pas s’interesser au sujet, en ne considérant la grossesse qu’à partir de la fin de ce trimestre.

Sauf que le silence n’empêche pas le scandale. En dénouant les exemples de son vécu, et en compulsant aussi bien des sources universitaires que des témoignages ou des éléments de la culture pop du parent (mon dieu, les extraits du livre de Laurence Pernoud, papesse de la maternité…), Judith Aquien parvient à mettre à jour tout un système d’oppression des femmes, alimenté séculairement et qui vise, une fois de plus, à les réduire à des cavités productrices (héritage d’Aristote et son inferiorité féminine, mais qui se prolongera des siècles durant comme le montrera l’ouvrage).

  • les mots et les choses.

Au-delà du sujet, nécessaire, l’ouvrage se révèle passionnant quand il met au regard la manière dont le vocabulaire -organe de pouvoir- contribue à la mise en place de cette négation systémique : on « tombe » enceinte (ce qui, au-delà de la mocheté du propos est complètement faux, la grossesse étant bien plus un projet), on « fait » une fausse couche, on les rend coupables d’ « avortement spontané »,etc.

Dans les mots même de « fausse » couche. Qui irait dire “Vraie” couche après un accouchement réussi ?

Dans ces lieux communs chargés se met à jour une oppression atteignant son sommet avec l’ensemble du champ lexical reifiant a l’œuvre dès le début du suivi : pas mère mais « maman », on n’accueille pas « un bébé » mais « bébé », et les souffrances engendrées au quotidien ne sont pas des douleurs mais des « petits maux », oubliés par le corps médical parce que c’est bien connu, les femmes s’écoutent trop et geignent (gênent ?), ces pisseuses (aucun membre du corps médical ne semblant jamais avoir vu un homme vivre un rhume).

Cette infantilisation n’est que la première étape d’une infeodation du corps féminin au médical et au sociétal, révélé dans la seconde partie de l’ouvrage, qui quitte le corps en lui-même (que cela soit en tant que domaine physique dans les premiers chapitres, ou psychologique pour les suivants, démontrant les douleurs psychiques ou d’angoisse subies par les futures mères) pour s’attaquer de front à la société qui environne et emprisonne, et dont les soubassements, qu’ils soient de langage ou de process pourraient se résumer ainsi : ferme ta gueule.

  • “Notre” béance ?

On y vide alors le corps des femmes, on le « curete », on « l’aspire », on lui fait porter l’ensemble des responsabilités possibles de culpabilité (hallucinants chiffres où des pourcentages en dizaines continuent à attribuer à la femme la responsabilité parce que « trop nerveuse » ou « ayant soulevé un poids trop lourd). On leur interdit de réfléchir, on leur impose des situations ubuesques où elles perdent leur avenir de mère dans le même couloir où d’autres accouchent.

L’utérus y est vu comme un espace public, vide ou plein selon le succès, privant la femme de la possibilité de véritablement faire l’expérience et la mise en mots et maux du véritable vide. Car pour nombre d’entre elles, l’interruption de grossesse est vécu comme un deuil, impossible à vivre car impossible à exprimer. Celui des possibles, celui de leurs investissements dans le futur, celui de leur corps qui commencait à changer.

Un deuil qu’au mieux, dans le meilleur cas, on invite à minimiser par l’absurde : « la nature a horreur du vide », « va de l’avant », mais auquel, dans aucun cas, on n’offrira de possibilités de s’exprimer par un rituel quelconque.

  • Toutes des sorcières, sauf ma mère.

C’est que derrière cette idée émerge l’idée force du livre : pour qu’on puisse leur offrir ce deuil, alors il faudrait déjà les considérer comme sujet.

L’avant-dernière partie de l’ouvrage montre alors avec brio à quel point cette réduction de la femme à un objet producteur, offrant à la société un discret continuum de reproduction, est ancré dans le fondement même de nos mythes : de Eve à Médée, de Diderot et Alembert (« Tous ces faits prouvent que la destination de la femme est de faire des enfants et de les nourrir ») à notre bon vieux Freud et ses copains misogynes, partout se niche la conviction que la femme doit se vivre par sa discrétion et que, si à la manière de Cassandre elle s’exprime, comme une anormalité pour le corps social, hystérique, meurtrière (Médée etc).

Revenant au présent, on sera alors gré à Judith Aquien, face à d’autres pensées féministes, de ne pas opposer l’homme à ce processus, c’est-à-dire, non pas de nier l’incidence hallucinante du patriarcat dans la répétition et l’exacerbation de cette exclusion, mais au contraire de prouver à quel point, l’expérience de tout père le prouve, réussir à offrir aux hommes une place dans le processus de la grossesse comme du deuil de l’enfant potentiel peuvent permettre la libération d’une parole et l’investissement du corps sociétal tout entier.

Car l’enfer de la situation est qu’il se réduit pour le moment justement à l’idée que la grossesse est un problème de femmes, pour les femmes, corps exclu de la société, partageant ensemble ce tabou systémique que seule l’expérience commune permettrait d’évoquer à mi-mots.

  • Vers une société de l’écoute

Trois mois sous silence est bien sûr un livre de colère (on le serait a moins). De douleurs.

C’est le cri évident contre le silence de la moitié de l’humanité, l’évidente culpabilité commune, sociétale, médicale, patriarcale contre un deuil qu’on étouffe et un ventre que l’on vide comme d’un déchet après lui avoir fait porter le poids tout entier de la perpétuation de l’espèce.

C’est la rage qui gronde contre l’impossibilité à dire, l’impossibilité à rêver ou souffrir, à ressentir. Avec, comme horizon ultime, l’anéantissement total du corps des femmes dans la société.

En pointant avec une ardeur aussi systématique que le tabou en est systémique chacun des manquements, Judith Aquien parvient pourtant, dans la noirceur de son constat, à la possibilité d’un apaisement.

Elle prône alors dans un dernier mouvement une société de l’écoute, qui loin de se permettre d’apposer aux femmes des interprétations, apprendrait à les entendre. Tout simplement.

De là découlent des solutions simples, évidentes, mises au regard tout au long de l’ouvrage avec leur application dans le monde réel : jours de deuil lors d’une ITG, solutions de suivi psychologique du moment, meilleure prise en charge médicamenteuse des douleurs du premier trimestre, invitation à laisser les femmes exprimer dès le départ leur grossesse, etc.

Car il faut le redire : trois mois sous silence n’est pas un livre de femme. Pas un livre pour femme. Mais un livre qui interroge, au fond, ce que c’est que faire société.

Et il invite chaque institution, qu’elle soit scolaire, médicale, entreprise ou psychologue, compagnon ou famille, à interroger sa pratique (ou plutôt l’absence de) à l’aune de cette parole et de la place qu’elle accorde. Non comme un acte de contrition, non comme un geste de compassion, mais comme la possibilité d’un espace, commun, enfin, où pourrait, par les mots, mourir le silence. Je t’écoute, nous te croyons. Nous sommes là. Ensemble.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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