Entretien avec Manuel Ponce de Léon, réalisateur de Todos mis viajes son viajes de regreso: « Le souvenir est l’une des plus belles formes d’imagination, c’est presque une forme d’art sans art. »

En marge de cette édition 2026 du Festival de Locarno, au lendemain de sa première mondiale de Todos mis viajes son viajes de regreso, nous avons pu nous entretenir avec son jeune réalisateur colombien de 32 ans. Installés dans la bibliothèque du PalaCinema où se déroulaient une partie des projections du festival, Manuel Ponce de Léon nous a parlé des origines de son cinéma et de son film, de l’identité liée à mémoire et au temps et… de Denis Lavant.

On ne vous connaît pas encore en France, la très grande majorité de nos lecteurs vont vous découvrir aujourd’hui. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a mené à la mise en scène de cinéma ?

Je suis arrivé au cinéma d’une façon aussi chanceuse que magnifique. Tout a commencé quand j’étais adolescent, je m’amusais avec mon groupe d’amis de l’école. Nous faisions des films courts, quand nous étions en vacances à la campagne ; on en parlait le soir en buvant des bières, on inventait de courtes histoires, et quand nous nous réveillions le matin, on les filmait et on les montait, puis on les montrait à nos autres amis. Nous avons créé dix films différents. Quand j’ai été diplômé à la sortie de l’école, je devais étudier ; j’avais opté pour l’anthropologie mais je n’étais sûr de rien… Et j’ai alors décidé de réaliser un autre film court, un peu plus étoffé que ce j’avais fait en groupe auparavant, pour lequel je me serais vraiment impliqué, qui serait écrit de façon plus sérieuse. J’ai fini par faire aboutir ce projet, en y impliquant mes amis, avec lesquels je voulais encore m’amuser. J’ai donc fondé une compagnie de production avec eux, Los Niños Films, qu’on a appelé comme cela parce qu’on se connaît tous depuis qu’on a huit ans. Dans un certains sens, on a continué à jouer à faire du cinéma depuis les dix années qu’existe notre petite compagnie de production ; nous avons produit quatre films, nous sommes allés à Sundance, aux Visions du réel à Nyon, au FID de Marseille… C’est donc cette amitié, cette envie de jouer qui m’a véritablement happé et permis d’être là aujourd’hui.

©Los Niños FIlms/MITO Films

Venons-en au long métrage que vous présentez à Locarno, Todos mis viajes son viajes de regreso. Quelle en est l’origine ?

Je suis allé vivre à Berlin. J’étais très jeune, je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans quand je suis parti de Colombie. C’était la première fois que je quittais le foyer familial, je me sentais très seul, c’était l’hiver, je ne parlais pas allemand, je n’avais pas d’amis… Mon premier hiver en Allemagne a donc été vraiment dur pour moi. Le printemps arriva, accompagné par les premiers jours ensoleillés ; je n’attendais que cela : sortir. Je suis donc allé dans un parc pour lire ; un groupe de personnes jouaient au football pas trop loin de moi et j’ai été accidentellement heurté par le ballon. Et le gars qui m’a tiré dessus, et qui est devenu depuis un bon ami, était colombien. C’est un poète, qui a alors eu la démarche très surprenante du fait que nous ne nous connaissions pas encore de me donner un CD de vingt-cinq poèmes de León de Greiff, dont l’univers a inspiré mon film. Je ne connaissais León de Greiff que de nom, comme tout Colombien. Mais comme beaucoup de Colombiens, je ne l’avais pas lu, pas une ligne. Je suis rentré chez moi, j’ai mis le CD dans la chaîne ; et soudainement, en prenant mon petit-déjeuner, j’ai entendu la voix de León de Greiff, qui lisait ses propres poèmes. Et parmi eux ce vers : « Todos los viajes, todos mis viajes, son viajes de regreso. » [dans le poème « Relato de Hárald el Obscuro »]. « Tous les voyages, tous mes voyages, sont des voyages de retour. » Mon père lui-même était un poète. C’est un vers que j’avais entendu à de nombreuses reprises dans mon enfance. Mon père avait tendance à déclamer de brefs vers poétiques pour se distraire en faisant le café le matin, seul dans la cuisine. En entendant ce vers avec la voix de León de Greiff, tout cela est revenu, m’a renvoyé à mon père, à mon enfance, à ma mémoire. Cela a été un grand souffle nostalgique dans ma vie. Je me suis donc intéressé profondément à León de Greiff.

Deux ans plus tard, après m’être rendu compte de la dimension mystérieuse et fascinatoire de l’univers poétique et de la vie de León de Greiff, j’ai aussi découvert qu’il était obsédé par l’idée de nostalgie, non pas celle qu’il tissait pour lui-même mais celle qui émanait de ses ancêtres originaires de Suède. Ses vers m’ont alors bouleversé, m’ont parlé, m’ont appris des choses vraiment profondes sur la vie et ont permis de révéler l’essence même de ce magnifique poète. Le récit et les personnages de mon film sont guidés par cette nostalgie pour les territories perdus et oubliés ; le poète lui-même a créé dans ses écrits des personnages qui représentent ses alter ego, chacun cherchant à retrouver ce qu’il a perdu.

Beaucoup de choses adviennent mystérieusement autour de ce film, sans que cela ne soit prémédité. Par exemple, alors que la première mondiale de mon film a eu lieu hier [le 10 août 2026], nous commémorons ce mois-ci le cinquantième anniversaire de la mort de León de Greiff, ainsi que le bicentenaire de l’arrivée en Colombie de Karl Sigmund von Greiff et de sa femme Petronella Faxe, les ancêtres du poète qui sont aussi les personnages principaux du film. Le même mois ! C’est en cela que le film m’importe beaucoup, il me permet de suivre ces êtres et de leur redonner une étincelle de vie, en quelque sorte.

©Los Niños FIlms/MITO Films

Vous confrontez deux temporalités distinctes dans votre film, un passé qui en constitue le cœur vivant et un présent contemporain qui forment les parenthèses de votre récit.

Depuis les tout premiers films courts que j’avais réalisés avec mes amis étant adolescent, j’ai toujours été intéressé par le souvenir. Par la nostalgie. Je pense que le cinéma de la nostalgie a un potentiel énorme, permettant de créer un véritable univers intérieur. Un univers onirique, mémoriel, autorisant le voyage dans le monde cérébral des personnages et des spectateurs, dans leur imagination, dans leur cœur. Et la chose magnifique qui guide le cinéma, et qui le rend si particulier par rapport aux autres arts narratifs, c’est qu’on peut y créer de façon finalement assez aisée de la métaphore. Le cinéma est un art physique, où vous pouvez voir de vraies personnes effectuer de vraies actions dans un mélange d’ombre et de lumière, où vous pouvez créer du sens par le biais de l’association du plan et du son… Vous créez alors de l’image poétique à l’intérieur de vous, plus abstraite et évanescente que purement physique. Je suis très intéressé par cet aspect, et par le fait que cela permette la résurgence d’émotions personnelles. De nostalgie. Le cinéma est une rêverie : vous allez ailleurs, vous recréez la réalité. Le souvenir est l’une des plus belles formes d’imagination, c’est presque une forme d’art sans art. Cela m’intéressait beaucoup, et pour cela, vous avez besoin du lien entre passé et présent.

Je suis aussi intéressé par la façon de montrer comment la construction de notre identité, celle qui fonde ceux que nous sommes, est toujours un dialogue entre nous et notre passé. Voire entre nous et notre passé imaginaire. Parce qu’on réinvente toujours le passé. Le passé n’existe pas. Il n’existe qu’au présent, quand nous en parlons et que nous en percevons les résonances. La réinvention est permanente, et suppose ce questionnement essentiel : qui suis-je ? Par exemple, quand vous voyagez, vous êtes seul, cela peut s’avérer assez intense : je n’ai pas mes parents, ni mon pays, ni ma langue, ni ma nourriture… Bref, je n’ai pas ce qui me constitue. Qui suis-je alors, bon sang ? Ces choses sont à l’intérieur de moi, mais il m’a fallu voyager pour me rendre compte de tout cela. Pour comprendre qui j’étais, comme devant un miroir.

Dans le même temps, je crois que le film questionne, réfléchit, crée autour de l’idée selon laquelle cette résurgence ne concerne pas que l’individu mais que l’identité est un héritage, provient de nos ancêtres. Je pense que c’est une problématique importante et originale pour la Colombie post-coloniale. Et pour l’ensemble du continent sud-américain. Réflechir sur l’identité de nos ancêtres et comprendre la façon qu’ils ont eu d’influencer notre présent est une question complexe. La Colombie est un pays qui a environ deux cents ans ; avant, nous étions espagnols, et avant cela encore, notre Histoire est… effacée. Nous sommes un mélange de peuples indigènes, de natives américains, d’Africains importés sur le territoire par le système esclavagiste, d’Européens… Parmi tout ce melting pot, beaucoup de personnes arrivaient pour fuir le malheur de leur propre pays : la prison, la pauvreté, la faim… La population colombienne est donc le résultat du traumatisme et de la violence, de personnes en lutte permanente. C’est difficile car nous prétendons adopter le style de vie occidental, nous avons envié durant toute notre existence ce modèle européen qui nous regarde toujours de haut. Non pas que nous voulions être européens, mais nous ne sommes pas des natives, nous ne sommes pas africains… que sommes-nous ? La question est esssentielle, elle est l’un des éléments importants du film qui cherche donc à créer un dialogue entre passé et présent. Et futur !

Le rythme de Todos mis viajes son viajes de regreso est assez frappant. Vous travaillez sur la lenteur des plans, sur leur durée, jusqu’à faire du temps un expérience justement physique, vous en parliez. Votre film convoque les expériences de cinéastes comme Lisandro Alonso ou Lav Diaz, voire le Werner Herzog d’Aguirre, la Colère de Dieu [1972]. Pouvez-vous nous parler de votre relation artistique au temps ?

(Après un temps) C’est quelque chose que j’aime bien, simplement. C’est très intuitif. C’est merveilleux de ne pas couper un plan ! Qu’on me laisse observer la montée des émotions d’un personnage en train de regarder un arbre ! C’est magnifique ! J’ai une relation très étroite avec la nature. Cela fait partie de mon identité, nous y revenons ; le film tente de repondre à la question de savoir qui nous sommes en tant que Latino-Américains, et je pense que l’un des éléments de réponse possibles est que nous venons d’un territoire, que nous y avons nos racines, commes des arbres. Mon long métrage tisse une relation honnête, sensorielle et respectueuse avec la nature et ses paysages. Je ne suis pas indigène mais je viens des Andes, j’y suis né comme ma mère et mon père, j’y ai grandi. Je connais ces montagnes, leur lumière, leurs senteurs, j’ai mangé la nourriture qui a cru sur ses flancs. Si vous comprenez d’où vous venez, il est probable que vous aurez une charge de problèmes bien moindre à résoudre. D’où que vous soyez. Nous sommes tous des migrants, nous venons tous de quelque part. Nous avons tous des ancêtres qui sont venus d’ailleurs pour s’implanter sur les terres que nous connaissons. Je pense donc que notre identité est intimement liée à notre relation aux paysages qui nous ont vus grandir ou que nous traversons, ainsi qu’aux personnes qui peuplent ces territoires. C’est cette physicalité qui importe le plus. Et ce processus commence par sentir le monde, comme le personnage de Petronella [Camila Bejerano Wahlgren] qui commence à vouloir toucher la surface de la rivière avec sa main, à regarder le monde qui l’entoure, à sentir le vent. L’observation de la nature nécessite du temps. Le temps permet de sentir le monde.

De ce point de vue, votre film, qui prend le temps, semble court… [il dure 1h29]

Ah bon ? Il était monumental dans ses premières versions, il durait trois heures et demie. (rires)

Est-ce un problème ?

Non, bien sûr, mais je pense qu’un film… (après un temps) Pfff… C’est une bonne question ! C’est difficile… Je suis un jeune réalisateur, j’ai du mal à abandonner les choses magnifiques que j’ai tournées, à laisser de côté des scènes que j’adore, des interprétations d’acteurs incroyables, leurs expressions, leurs gestes… C’est une étape difficile. Et j’ai enlevé beaucoup de choses au montage. (un temps) Le montage est une étape cruelle, vraiment ! (un temps) Vous pensez que le film aurait mérité d’être plus long ?

Je pense qu’il est trop court, oui.

Trop court ? Merveilleux !

©Los Niños FIlms/MITO Films

Notre dernière question portera sur votre distribution, internationale. Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Et en tant que journaliste français, j’appuierai un peu plus la question sur la présence de Denis Lavant dans votre film.

Le récit du film est construit autour d’un univers constitué d’une multitude de nationalités qui partagent les mêmes problèmes. La même sensation de perte, d’abandon de quelque chose dans le passé, de nostalgie. Le personnage de Denis Lavant est inspiré par Gaspard Mollien, l’un des rares rescapés du naufrage de La Méduse qui a inspiré la grande peinture de Géricault exposé au Musée du Louvre. Mollien a ensuite voyagé en Colombie et y est mort. Nous avons également un militaire mexicain qui a perdu la guerre menée contre les colons nord-américains. Il y a aussi cet homme obsédé par Simón Bolívar, qui voudrait se battre pour une guerre d’indépendance déjà terminée. L’alliance de ces personnages s’avère intéressante du fait qu’ils vivent tous la même situation sans avoir vécu la même histoire, s’inscrivant ainsi dans l’univers de León de Greiff dans le fait de se perdre dans le territoire pour mieux comprendre leur identité propre. Et donc, il me fallait chercher les acteurs adéquats, ce qui n’était pas une mince affaire. J’ai d’abord recherché les acteurs suédois pour incarner les personnages principaux ; j’ai d’abord trouvé Camila [Bejerano Wahlgren] qui interprète Petronilla, et c’était assez merveilleux de la trouver car sa mère est colombienne. Elle est née et a grandi en Suède mais elle avait en elle la nostalgie de la Colombie de sa mère. C’était formidable parce que cela collait parfaitement à ce personnage qui, émigré sur les terres colombiennes, ne cesse de penser à la Suède qu’elle a quittée. Camila m’a ensuite présenté Fredrik Lundin qui interprète son mari Karl, qui est un acteur magnifique.

Et Denis… Je me rappelle que je l’ai pris pour un fou. J’étais avec un ami qui est co-producteur sur le film, Héctor Ulloque, qui vit à Paris depuis longtemps ; nous dînions ensemble, et il me dit : « Dans ton scénario, il y a ce personnage, Mollien… Et je pense que ce devrait être Denis Lavant. » On a le droit de rêver mais il faut aussi connaître le principe de réalité. Et Héctor d’insister : « Non non, allons-y ! Je connais Denis, je sais comment arranger une rencontre. Tu devras le convaincre.» J’ai entretemps voyagé en Europe, à Málaga pour le festival, et je suis revenu deux jours à Paris pour arranger une rencontre. Cela s’est passé chez lui. On a bu du thé. Denis est resté absolument silencieux pendant deux heures. Il déambulait dans la pièce, tout en faisant des choses loufoques et théâtrales… Pr exemple, il avait choisi la chaise la plus minuscule de la pièce, il s’y est assis, avant de changer de chaise et de prendre la plus gigantesque que j’ai jamais vue ! Il s’y est assis et est resté résolument silencieux. Tout en écoutant toute l’histoire du film, tout en écoutant toute la poésie de León de Greiff, qu’il ne connaissait pas. Je savais que Denis adorait la poésie, je lui ai offert un recueil de poèmes de León de Greiff traduits en russe, langue qui’il parle couramment, et en français bien sûr. Nous lui en avons lu quelques-uns. Puis nous avons parlé de Gaspard Mollien ; Denis adore le tableau de Géricault, qu’il va voir très fréquemment. Et à la fin, il s’est levé, il a dit que le film lui parlait. C’était fait. Fin de l’histoire.

Et il a été très généreux. Je suis un très grand admirateur de son travail, je suis très honoré d’avoir pu tourner avec lui, de le voir chanter des chansons colombiennes dans le film, en plein cœur de la Colombie sur un bateau, pendant deux semaines à Honda dans le département de Tolima, la petite ville où nous avons tourné, portant son costume à n’importe quel moment. Les jours de relâche, nous nous baladions dans les rues, et nous l’avons vu manger une soupe de poissons dans un restaurant minuscule, pieds nus, tout seul et dans son costume. C’était merveilleux de générosité !

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A propos de Michaël Delavaud

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